La Fin de l’homme rouge ou le Temps du désenchantement de Svetlana Alexievitch, mise en scène de Stéphanie Loïk

La Fin de l’homme rouge ou le Temps du désenchantement de Svetlana Alexievitch – traduction Sophie Benech, éditions Actes-Sud, adaptation et mise en scène Stéphanie Loïk

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Après avoir monté, avec les acteurs des Écoles Supérieures de théâtre françaises, le théâtre à la fois documentaire et littéraire de Svetlana Alexievitch – La Guerre n’a pas un visage de femme, Les Cercueils de Zink, La Supplication de Tchernobyl, Chronique du monde après l’Apocalypse –, la femme de théâtre Stéphanie Loïk met en scène à présent La Fin de l’homme rouge ou le Temps du désenchantement. Rappelons que Bruno Boussagol et la compagnie Brut de béton se sont également penchés, depuis 1999, sur l’œuvre de Svetlana Alexievitch. Journaliste et auteure biélorusse russophone, née en Ukraine de père biélorusse et de mère ukrainienne, elle reçoit ce 8 octobre le prix Nobel de littérature, accordant légitimité morale et reconnaissance artistique à une histoire de l’U.R.S.S et de la société post-soviétique.

Ses six ouvrages, « les voix de la grande utopie », voient la période soviétique comme une succession de catastrophes. Et Hélène Mélat (Encyclopaedia Universalis) note que « La Fin de l’homme rouge ou le Temps du désenchantement décrit un large spectre de réactions aux putchs de 1991 et 1993, à l’émergence de la nouvelle Russie – avec ses valeurs si étrangères aux valeurs soviétiques – et à la guerre de Tchétchénie ». Ceci, dans la connaissance des faits. Le « roman des voix », telle est la forme privilégiée, à partir de témoignages recueillis sur les morts et les disparitions dues aux guerres, des voix de femmes – mères, filles, épouses – mais pas seulement, car les fils et les frères se font entendre aussi.

Le regard subjectif tisse la trame de l’œuvre – l’odeur désagréable et tenace des cantines soviétiques de l’enfance, l’envie contrariée de goûter le saucisson si rare dans le dénuement misérable des magasins soviétiques … Svetlana Alexievitch écrit : « Je pose des questions, non sur le socialisme, mais sur l’amour, la jalousie, l’enfance, la vieillesse, sur la musique, les danses, les coupes de cheveux, sur les milliers de détails d’une vie qui a disparu… L’histoire ne s’intéresse qu’aux faits, les émotions, elles, restent toujours en marge. Ce n’est pas l’usage de les laisser entrer dans l’Histoire. Moi, je regarde le monde avec les yeux d’une littéraire, et non d’une historienne. » Toutes ces voix, disséminées, ordonnancées puis recomposées, dévoilent un enthousiasme originel pour la patrie, leur désir et leur fierté héroïque de porter les valeurs soviétiques, puis la déception, l’humiliation, la violence et la folie.

Le voisinage de mémoire fait que seul un Soviétique peut comprendre un autre Soviétique : cet homo sovieticus a surgi des paroles échangées et collectées pour dessiner, à travers La Fin de l’homme rouge, un tombeau littéraire à des citoyens – victimes, bourreaux ou dissidents – qui ont vu disparaître un empire, égarés dans une époque nouvelle, libérale, capitaliste et consumériste. La metteure en scène Stéphanie Loïk donne à voir sur le plateau, à la manière chorale du réalisme socialiste et de ses principes idéologiques et esthétiques, les différents échantillons de l’homo sovieticus. Des jeunes gens et des jeunes femmes – les acteurs très impliqués Najda Bourgeois, Heidi-Eva Clavier, Lucile Chevalier, Véra Ermakova, Marie-Caroline Le Garrec, Adrien Guitton, Martin Karmann et Jérémy Petit – interprètent des fils et filles, des mères et pères, des voisins et voisines, des personnes de tout âge, tous « voués à », puis dissuadés de l’idéologie communiste, sauf certains ; tous servant instinctivement le peuple et l’esprit de parti, puis reniant plus tard ce qui n’était que fourvoiement et erreur, sauf certains ; tous « faisant corps avec », puis se distinguant des luttes des masses laborieuses, sauf certains ; tous s’assimilant à l’humanisme socialiste et internationaliste, à l’optimisme historique, puis développant une méfiance systématique envers ces thématiques, sauf certains. Se devine sur la scène la statuaire imposante de l’époque, les sculptures monumentales – bois, fer, bronze – de groupes d’hommes en marche vers l’avenir sur leur piédestal. Les comédiens « sculptés », groupés ou alignés, habillés de noir, chorégraphient leurs déplacements géométriques, marchant au pas cadencé, extrêmement ralenti, chantant doucement les hymnes de jadis, levant les bras en l’air et posant délicatement leur main sur le camarade à leur côté, devant ou derrière eux.

L’auteure et ceux et celles dont elle a recueilli les paroles ont grandi, enrôlés dans les jeunesses communistes, servant le culte de Lénine et de Staline, avec la menace de la Police politique et du goulag pendue au-dessus de leur tête, telle l’épée de Damoclès. À l’été 1991, ces partisans manifestaient dans la rue pour s’opposer au putsch contre Gorbatchev et défendre une idée de la liberté encore inconnue. L’un d’eux déclare : « Nous avons connu les camps, nous avons couvert la terre de nos cadavres pendant la guerre, nous avons ramassé du combustible atomique à mains nues à Tchernobyl. Et maintenant nous nous retrouvons sur les décombres du socialisme. Comme après la guerre… » Leurs enfants, les jeunes gens d’aujourd’hui, n’ont connu que l’époque post-totalitaire – chaos économique et perte des valeurs  -; ils n’en désirent pas moins vivre « à tout prix », travailler pour gagner de l’argent et acheter encore. La parole de Marina Tsvetaïeva résonne étrangement : « Le sentiment de l’iniquité de l’argent est inexpugnable de l’âme russe. »

Un morceau d’Histoire en lambeaux, traversé de petites histoires existentielles égrenées, dont celle tragique d’un jeune poète que l’écriture n’a pas pu sauver.

Véronique Hotte

Anis Gras, Le Lieu de l’Autre, RER Laplace à Arcueil, du 6 au 17 octobre, relâche dimanche et lundi, à 19h30. Tél : 01 49 12 03 29

Théâtre de L’Atalante, du 4 novembre au 7 décembre, lundi, mercredi, vendredi 19h30, jeudi, samedi 19h, dimanche 17h. Tél : 01 46 06 11 90

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