Pauvreté, Richesse, Homme et Bête, texte de Hans Henny Jahnn, mise en scène de Pascal Kirsch

Crédit Photo : Bellamy

Pauvreté, richesse, homme et bête

Pauvreté, Richesse, Homme et Bête, texte de Hans Henny Jahnn, traduction Huguette Duvoisin et René Radrizzani, mise en scène de Pascal Kirsch

 

Hans Henny Jahnn (1894-1959) est un écrivain allemand énigmatique et radical, peu connu en France, dont les livres recèlent une forte dimension autobiographique. Jahnn partage trente ans d’une vie commune avec son compagnon, ancien camarade de lycée, Gottlieb Friedrich Harms ; ils se marient plus tard avec deux sœurs et seront pères. À l’origine de l’aventure existentielle, les deux amis, pacifistes lors de la Première Guerre mondiale, émigrent en Norvège de 1915 à 1918 : « Dans l’isolement et la révolte, Jahnn s’y forge un nouvel univers, en radicale opposition au monde bourgeois. Sa vision s’appuie sur le principe de l’amitié fraternelle, imaginant le retour à un grand début où la création serait animée d’un dynamisme homo-érotique », commente Lionel Richard, critique averti de la littérature outre-rhin.

La communauté spirituelle créée à son retour en 1919, à Eckel, en Allemagne du Nord, se fonde sur l’utopie d’un monde fusionnel entre le masculin et le féminin. Pour Jahnn, écrivain et musicien – facteur d’orgues -, l’homme est corps, et non esprit ; la connaissance du monde s’inscrit en lui par la blessure infligée au corps. Son roman de formation, Perrudja (1929), est emblématique, à travers l’histoire de Pierre Le Disloqué, déraciné par les circonstances extérieures.

Or, la pièce Pauvreté, Richesse, Homme et Bête, à la fois poème et conte inspiré de La Gardeuse d’oies des Frères Grimm, entre aussi en résonnance avec le roman Perrudja, où s’impose, au milieu de la blancheur isolée du paysage norvégien, un beau et jeune garçon, en contact avec la violence vitale de la création animée. Une communion sexuelle et mystique s’établit entre le garçon, qui a grandi dans la compagnie des animaux, et une jument.

Le metteur en scène Pascal Kirsch allie à la représentation dramatique les mêmes montagnes altières et solitaires où vit le paysan Manao Vinje, hors du village. Cet homme est une bête, selon certains, et son beau cheval enfermerait une femme.

Le titre de la pièce – Pauvreté, Richesse, Homme et Bête – désigne les rythmes divers de la vie : la nature, les animaux et les individus entre eux, associés à la dimension sociale des paysans, les riches, et des valets de ferme , les pauvres. Les maîtres et les serviteurs sont forcés de vivre sous le même toit et sous la loi de leur propre désir égoïste qui provoque mensonges, rivalités, complots et chantages. L’être sert, soit l’aspiration à la jouissance qui asservit, soit l’argent qui rend puissant soit le bonheur de la liberté et de l’amour, selon l’accès à « l’être » et non « l’avoir ». Manao Vinge incline vers cette dernière volonté, souhaitant épouser Sofia, « inférieure » de condition par rapport à la stratège Anna, mais plus « pure ».

La langue rude de Jahnn reflète la réalité âpre et cinglante de la montagne, vibrant entre réalisme et merveilleux, une prose poétique aux accents claudéliens – éloge de la terre, du travail et de l’amour -, hors de toute foi, si ce n’est celle à soi seul.

La magnifique scénographie de Marguerite Bordat sert la mise en scène, céleste et terrienne, alternant des images vidéo animalières avec le jeu théâtral, évoquant le dur chemin qui mène vers l’équilibre des forces naturelles, humaines et bestiales. Le public entre en déambulation, invité à contempler le paysage montagnard en réduction d’une maquette enneigée, depuis les cimes jusqu’à la vallée du village. La désignation des personnages est accordée au spectateur, un proche vis-à-vis.

Au cours de la représentation, les tables qui portent la maquette seront poussées à l’écart, et reviendront plus tard, à la place des tables de ferme et leurs bancs de bois où s’assoient en bout, trois personnages merveilleux – un troll, un suicidé et un esprit de l’eau -, trois apparitions merveilleuses de conseil et de sagesse, tel un chœur. La musique de Makoto Sato et Richard Comte à la guitare aux sonorités dissonantes se conjugue avec les soulèvements intimes et troublés des personnages.

Les acteurs, à travers une calme patience, inscrivent leur talent dans l’extrême proximité de leur discours, chuchoté ou déclamé, et l’écoute attentive d’une parole poétique entêtante. L’épopée de l’éleveur de rennes, narrée près de trois heures durant, passe en un éclair : soit le voyage intérieur d’un drôle de gars et de ses proches, rivés à la terre et au cosmos.

Véronique Hotte

Théâtre de L’Échangeur, du 26 septembre au 9 octobre. Tél : 01 43 62 71 20

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