Le Dibbouk ou Entre deux mondes de Shalom An-Ski, mise en scène de Benjamin Lazar

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Le Dibbouk ou Entre deux mondes de Shalom An-Ski (Théâtre yiddish – Tome II- L’Arche Éditeur) mise en scène de Benjamin Lazar

Pour le metteur en scène Benjamin Lazar, Le Dibbouk de An-Ski allie l’enchantement d’une histoire d’amour mythique au fantastique d’un conte traditionnel.

Au sein d’une petite communauté juive dans l’empire tsariste du XIX è siècle, Leye et Khonen s’aiment, mais le père de la jeune fille refuse de la marier à un jeune homme pauvre. Accablé, celui-ci se plonge dans l’étude de la kabbale, les prières et les jeûnes, et meurt de désespoir. Lors du mariage ultérieur de la jeune fille, l’âme du mort -un dibbouk – prend possession de l’aimée et s’oppose à l’union. Comme dans un film expressionniste, Louise Moaty qui joue la possédée, se cabre sous l’influence du dibbouk, change de voix, tourne des yeux effarés, habitée par le surnaturel.

Vivants et morts, réalisme et fantastique, pouvoir magistral et obéissance filiale, culture et religion, rites ancestraux et tendances nouvelles, texte et musique, les mondes s’entrecroisent, et le surnaturel exprime un refus de l’ordre social établi.

À travers Le Dibbouk, légende dramatique en trois actes (1915), l’auteur Shalom An-Ski se sert de la force théâtrale du hassidisme pour exprimer une vision subjective, le drame personnel d’un amour malheureux, aux apparences de reconstitution ethnographique. An-Ski, ethnologue versé dans la recherche des traditions orales et musicales des juifs d’Europe de l’Est et de Russie, est collecteur des légendes de dibbouks. Mais il dépasse ces légendes, commente Itshok Niborski, car sa pièce, bâtie autour de la figure du Tsadik de Miropol, se clôt pourtant par l’échec de l’exorcisme et la victoire posthume des deux âmes amoureuses – de la synagogue de Brinitz à la maison du rabbi miraculeux de Miropol, bourgs juifs de l’empire tsariste.

Comique et sarcasmes discrets sous-jacents, moquerie implicite, ce théâtre est le témoignage d’un monde de croyances disparues, les trésors d’une culture populaire. Le Dibbouk de An-Ski, intitulé « Entre Deux mondes », évoque les vivants et les morts entre lesquels erre l’âme inquiète de l’amoureux éconduit par le père.

Cette société traditionnelle, imprégnée du mouvement piétiste populaire, fraie d’un côté avec l’hypocrisie et l’obscurantisme, et de l’autre, jusque dans les années 1890, avec un désir d’ouverture à travers le chant, la danse, la musique. Benjamin Lazar, invite sur le plateau des instrumentistes de violes, serpent et autres instruments, de cymbalum et percussions, des voix lyriques ; il accorde à l’ombre et à la lumière scéniques, à la scénographie, une dimension esthétique qui révèle les personnages.

Cet esprit positif, festif et convivial, lié à l’idée de progrès spirituel chez An-Ski, participe en même temps des valeurs philosophiques ou religieuses du hassidisme, et la petite littérature « locale » des communautés juives d’Europe centrale accède ainsi au statut de littérature nationale « où se brasse toute la gamme des préoccupations humaines, juives ou non, individuelles et collectives. »

À la frontière incertaine des vivants et des morts, au bord du réel et du surnaturel, l’action se déroule dans une étrange obscurité, à la nuit tombante ou à minuit : l’ombre est présente sur la scène, et l’on observe les comédiens de loin, des silhouettes dessinées dans un recoin, debout ou étendues, assises autour d’une table à peine éclairée. Quelques tables et des bancs de bois, une porte entrouverte, l’attention du public est rivée à la langue – le français, l’hébreu, le yiddish…-, à la musique et aux chants, L’exorcisme se passe à midi, à la lumière de cierges noirs. La poésie de cet éclairage modéré crée une atmosphère étrange de magie noire.

Passionné, tel An-Ski, par ces formes de création populaire artistique, issues de la tradition et des anciens rites, le metteur en scène ajoute un prologue à la pièce où sont recensées avec humour des croyances et superstitions issues des légendes et des récits du peuple. Loin du folklore, la mise en scène propose avec délicatesse et émotion « la force vitale » de cette culture, tendue entre la disparition historique d’une société ancestrale et le souci de sa mémoire, note Aristide Demonico.

La délicatesse d’un spectacle poétique, un bel hommage aux traditions populaires.

Véronique Hotte

Le Théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis, du 25 septembre au 17 octobre. Tél : 01 48 13 70 00

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