La Demande d’emploi de Michel Vinaver, mise en scène de René Loyon

Crédit photo : Photo Lot

La Demande d’emploi de Miche Vinaver, mise en scène de René Loyon

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Anne Ubersfeld, commentatrice du théâtre de Michel Vinaver, note que les êtres humains y sont perpétuellement à la conquête de la « région où vivre » – expression de Mallarmé – un lieu qui soit leur place dans ce monde où il faut se battre pour demeurer : « Le climat vinaverien, au demeurant tonique, c’est cette angoisse mortelle que vivent tous les hommes d’être expulsés du paradis, même si ce paradis n’est pas autrement reluisant, – angoisse qui renouvelle la crainte primitive, infantile d’être chassé du sein de maman. » Aussi la quête de travail dans La Demande d’emploi (1971-1973) est-elle une image socio-historique d’une quête plus générale dans laquelle la passion des individus croise le sort des groupes humains. Cette quête s’associe à la communauté d’une famille désarticulée – le père, la mère et la fille.

La perméabilité est évidente entre le monde du dehors – du travail et de l’emploi – et le monde du dedans – la vie privée du foyer -, des mondes qui s’interpénètrent, de façon toxique et mortifère.

Le protagoniste de La Demande d’emploi, Fage, (Julien Muller radieux) est un cadre supérieur au chômage, homme plutôt éclairé dont la reconnaissance s’effrite dans la perte de ses repères dans la sphère familiale et sociale. Il n’en finit pas d’écrire des lettres de candidature aux sociétés les plus en vue. L’époque des années 1970 ne connaît encore ni les mobiles, ni les ordinateurs, ni les mails. Tout se fait par lettres et courrier postal : Fage attend des réponses positives pour un dernier entretien du service du personnel dont l’appellation « ressources humaines » est encore inédite. Ce père accuse sa fille Louise (Valentine Galey sérieuse et malicieuse) – qu’il affectionne – de négligence dans le relevé du courrier de la boîte aux lettres familiale. La lycéenne est occupée par ses soucis d’amante et de rebelle, en quête de plus de partage et de révolution sociale. Quant à la mère (Olivia Kryger, juste et émouvante) – femme au foyer -, elle s’inquiète de la situation financière de son mari mais reste séparée, à la lisière des troubles vécus par le cadre chômeur et sa fille ; elle est réduite au rôle de témoin impuissant qui finit par trouver un emploi salvateur.

Wallace (Jean-François Garel, bel obstiné cassant) est le quatrième comparse, extérieur et étranger au cocon familial, figure emblématique de l’Entreprise et du Commerce en tant que chasseur de tête, au fait du tournant historique que constituent les nouvelles méthodes de management. Le chasseur de têtes est mandaté par les entreprises en recherche de personnel de haut niveau. Il débusque, reçoit les cadres talentueux et met toute sa force de persuasion à convaincre les heureux élus d’un job intéressant et bien rémunéré. Il dessine un monde de compétition et de concurrence acharnées entre les candidats au poste espéré.

Ici, Farge qui pourrait être choisi, mais sans emploi et donc fragilisé, attend la magie d’un hasard souriant pour être retenu : une chance sur deux. Et le prédateur professionnel ne fait qu’accentuer l’état d’inquiétude affligée du trio en minant le demandeur d’emploi de ses questions indiscrètes – interrogatoire professionnel et pseudo-philosophique autant que privé et intrusif. Vinaver souligne lui-même une volonté de « mettre l’accent sur l’aspect déflagrant du rapport de l’individu et de l’économie » (Le sens et le plaisir d’écrire – entretien avec Jean-Pierre Sarrazac – 1973) : les êtres veulent participer à l’ordre économique, tout en craignant d’en être rejetés, d’où une dialectique qui provoque les situations comiques.

La mise en scène de René Loyon, coupée au cordeau, est lumineuse, donnant à voir un open space anonyme dont les écrans blancs qui tiennent lieu de murs, jouent et s’amusent des silhouettes du théâtre d’ombres : les personnages sont découpés, désindividualisés et vidés de leur âme, extérieurs à la moindre présence au monde.

Les acteurs de grande rigueur sont admirablement dirigés, investis avec tact et talent dans un rôle de marionnette manipulée par un ordre invisible supérieur omnipotent.

La parole de Vinaver, distribuée à tous, circule le temps de petites saynètes qui s’égrènent en situations éloquentes et cocasses. Et le discours des quatre partenaires s’entrecroise, passant de l’un au-dessus de l’autre, le contournant et s’enlaçant en bribes de monologue décalées de l’instant présent. Les réponses aux questions sont retardées car le personnage tourné sur lui-même ne suit que sa propre conversation intime, écoutant rarement et approximativement l’interlocuteur.

Un imbroglio facétieux de bel ouvrage tissé dont le comique accentue le drame.

Véronique Hotte

Théâtre de L’Épée de bois, Cartoucherie, du 24 septembre au 18 octobre. Tél : 01 48 08 39 74

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