Père, August Strindberg, texte français Arthur Adamov, mise en scène Arnaud Desplechin – Comédie-Française

Crédit photo : Vincent Pontet coll. Comédie-Française

PERE - REPETITION - De : August STRINDBERG - Mise en scene : Arnaud DESPLECHIN - Scenographie : Rudy SABOUNGHI - Costumes : Caroline de VIVAISE - Lumiere : Dominique BRUGUIERE - Son : Philippe CACHIA - Avec : Thierry HANCISSE (le Pasteur) - Anne KESSLER (Laura) - A la salle Richelieu de la Comedie Francaise - Le 09 09 2015 - Photo : Vincent PONTET

PERE –
REPETITION –
De : August STRINDBERG –
Mise en scene : Arnaud DESPLECHIN –
Scenographie : Rudy SABOUNGHI –
Costumes : Caroline de VIVAISE –
Lumiere : Dominique BRUGUIERE –
Son : Philippe CACHIA –
Avec :
Thierry HANCISSE (le Pasteur) –
Anne KESSLER (Laura) –
A la salle Richelieu de la Comedie Francaise –
Le 09 09 2015 –
Photo : Vincent PONTET

Père de August Strindberg, texte français Arthur Adamov (L’Arche Éditeur), mise en scène Arnaud Desplechin

 

Père (1887) du dramaturge suédois Strindberg signe la deuxième pièce d’un cycle naturaliste, ouvert avec Camarade (1886) et poursuivi par deux pièces devenues mythiques, Mademoiselle Julie (1888) et Créanciers (1889). Après des premiers textes de théâtre plus classiques – tragédies ou drames historiques –, l’auteur non seulement inscrit son univers dans un contexte contemporain et un réalisme social, mais il s’emploie encore à travers Père à faire un zoom fracassant sur « la guerre des sexes », geste qui ne peut qu’intéresser le cinéaste amoureux du théâtre, Arnaud Desplechin, qui s’essaie pour la première fois et avec brio à la mise en scène. La lutte à mort des cerveaux – image brute, douloureuse et éloquente – est l’objet-même des considérations privées d’un artiste masculin – époux, fils et père -, écartelé entre une misogynie instinctive d’un côté, et les mouvements de libération de la femme, de l’autre – filles, épouses et mères, cette moitié de la population peu prise en compte par la société jusqu’en cette fin de XIX é siècle ; un féminisme avant-gardiste que le poète suédois revendicatif et visionnaire défend avec passion.

Le jeu de pouvoirs entre l’homme et la femme – un rapport irréversible au monde et à l’autre, à jamais différent et différant – n’a pas de fin, et les propos que s’échangent les partenaires – le Capitaine et son épouse – d’une vie conjugale et familiale dynamitée de tensions sont durs, amers et définitifs. Si l’on considère le « Petit Catéchisme à l’usage de la classe inférieure » de Strindberg (traduction du suédois et lecture par Eva Ahlstedt et Pierre Morizet – coll. Babel – Actes Sud), la pensée du dramaturge se fait radicale et provocatrice. La morale, dit-il, est la plus stricte dans les rapports entre les sexes parce que l’accroissement de la classe inférieure en dépend. Si on laissait à la classe inférieure son entière liberté, cela pourrait nuire à la classe supérieure. Et c’est la femme qui a inventé le mariage, et qui de cette façon a créé une nouvelle classe supérieure en se dérobant au travail. Le mariage est une institution économique dans laquelle l’homme, devenu l’esclave de la femme, est obligé de travailler pour elle. Du coup, les hommes ne veulent plus se marier…

Le Capitaine – le Père – expose à la fin tragique du drame l’état des lieux d’une existence personnelle incomprise : « Je crois que vous êtes toutes mes ennemies…Ma mère…Ma sœur…La première femme que j’ai connue… Ma fille… toi, ma femme, tu as été mon ennemie mortelle, car tu ne m’as pas lâché avant que je ne sois étendu par terre, et sans vie. » Laura lui répond : « Ton existence a pesé sur mon cœur comme une pierre, jusqu’au moment où j’ai essayé de me délivrer de ce fardeau… » La mésentente est alimentée par la question de l’éducation de leur fille.

Arnaud Desplechin, sensible à la thématique strindbergienne du rapport amoureux, parle de l’éternelle aspiration de la femme à se libérer, accompagnée du cri de l’homme enfant : « Si Laura et Adolphe ne savent pas arrêter de se parler, de se blesser, c’est qu’ils ne savent pas arrêter de s’aimer. » Le capitaine se souvient de leurs promenades de jeunesse aimante, des bouleaux, primevères et merles.

La majesté de la scénographie (Rudy Sabounghi) joue de l’ombre et de la lumière (Dominique Bruguière) dans l’appartement spacieux d’une maison de maître. Côté ombre et univers masculin, les immenses murs de bibliothèques des dossiers scientifiques du Capitaine et chercheur, son bureau imposant et son lit militaire d’appoint ; côté lumière et univers féminin, une grande baie vitrée presque ensoleillée qui s’impose à mesure que cet homme de la maison – l’ennemi – bat en retraite. Les murs et les portes intérieurs sont recouverts de lambris, à la manière des appartements anciens, lourds d’un passé riche et mythique, qu’affectionne le cinéaste, des rappels de décors d’intérieurs de ses films, comme Un Conte de Noël (2008) ou bien Trois Souvenirs de ma jeunesse (2014), entre autres.

La mise en scène diffuse toute la splendeur et l’humanité d’une lumière intérieure, ambivalente et profonde, qui habite les êtres, déchirés et meurtris en dépit d’eux, victimes de contradictions et de paradoxes qui tissent l’étoffe de leurs jours.

La tension dramatique est à son comble, comme un arc élevant l’embout d’une flèche furieuse, lâchée vers sa cible jusqu’au bout de la représentation. Colère rentrée, rage transcendée, folie sourde, les comédiens ne perdent ni leur dignité ni leur liberté, composant savamment leur personnage. Et le public tenu en haleine écoute ces proférations, sous le charme discret d’une musique cristalline de cinéma.

Martine Chevallier en nourrice du capitaine est émouvante, Thierry Hancisse en pasteur manifeste un beau trouble qu’il jugule avec art, Alexandre Pavloff est un médecin de famille nerveux, écartelé entre sa morale et les événements inédits auxquels il est confronté, Pierre-Louis Calixte en soldat de l’escadron du Capitaine, joue sa partition populaire et virile avec conviction et Claire de La Rüe Du Can en jeune fille de la maison suggère avec tact sa position de victime donnée en sacrifice. Anne Kessler et Michel Vuillermoz , la mère et le père, se montrent précis dans leur rôle respectif, partenaires invivables d’un duo infernal qui ressemble à celui de la vie.

Véronique Hotte

Comédie-Française, Salle Richelieu, du 19 septembre au 4 janvier. Tél : 01 44 58 15 15

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s