887, texte, mise en scène et interprétation Robert Lepage – Festival d’Automne à Paris

Crédit Photo : Erick Labbé

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887, texte, conception, mise en scène Robert Lepage, Festival d’Automne à Paris

 

La quête d’une mémoire enfantine – depuis l’âge de deux ans et demi jusqu’à celui de douze ans et demi – tel est le programme scénique et scénographique que se propose avec un certain panache, l’homme de théâtre québécois Robert Lepage.       À travers le spectacle titré 887, le numéro emblématique de l’avenue Murray à Québec, une adresse familiale d’une enfance révolue certes, mais à jamais inscrite dans les souvenirs, le narrateur, enquêteur et autobiographe explore la matière historique, politique et culturelle des sixties et seventies, une époque ciblée.

Qu’est-ce que le Québec dans les années 1960 ? Une question liée à la mémoire. Les plaques d’immatriculation des voitures y portent aujourd’hui encore l’inscription : « Je me souviens », extrait d’un poème du tournant du siècle que l’artiste décrypte. La formule à la Pérec signifie : « Je me souviens d’être né sous le lys – sous les Français – et de croître sous la rose »sous le régime anglais. »

Mémoire privée et mémoire collective s’entrelacent pour faire écho au débat actuel, si ce n’est qu’il y a une cinquantaine d’années, la lutte des classes battait son plein, entre une population anglophone aisée et une population francophone plus démunie. Aujourd’hui, les conditions respectives se sont égalisées dans l’embourgeoisement. Or, les grandes luttes au Québec des années 1960 reflètent les commencements de la décolonisation en Europe, l’affranchissement de certains pays du joug impérialiste.

En point de mire donc, brille Speak White (1968) de Michèle Lalonde, poème enregistré en 1970, qui se révèle étrangement difficile à mémoriser pour le comédien invité à célébrer solennellement le quarantième anniversaire de la lecture publique. L’invective reprend les revendications québécoises francophones à travers une riposte dramatique directe au célèbre mot d’ordre « Speak White », en usage dans les plantations nord-américaines pour intimer aux esclaves de s’exprimer dans la langue de leurs maîtres blancs. En échange et par métaphore, l’expression s’adressera aux Canadiens francophones pour leur rappeler leur position subalterne.

La position de la province francophone sous domination anglaise est vécue jusque dans les familles, tels les Lepage, non loin du 887 avenue Murray à Québec, dans les Plaines d’Abraham, espace victorieux des troupes britanniques sur les Français. L’immeuble de la famille est un repère mnémotechnique sans faille pour le comédien qui se souvient : la maquette d’un immeuble de logements à étages, conçu en miniature à hauteur d’homme, installé sur une tournette et qui ouvre ses murs, selon le point de vue choisi – ainsi, l’appartement éclairé de l’acteur, dont la cuisine personnelle et contemporaine de Lepage, un artiste actuel de renom. Les manipulateurs et techniciens de plateau font dans l’ombre un travail d’horloger. Il reçoit un ami qu’on ne voit pas, lui demande de l’aider à mémoriser poème.

Le spectateur pénètre à l’intérieur des habitations grâce au jeu des images, des échelles, des perspectives et de la vidéo. Des figurines, des miniatures – petits personnages en plastique de jeux d’enfants, – représentent les personnes convoquées par la mémoire du garçon, des voisins et voisines du foyer Lepage, jusqu’à son oncle dans un autre immeuble, qui le pousse à devenir architecte.

On se faufile dans ces domiciles privés par les fenêtrés éclairées, pour découvrir des chambres et des cuisines, un véritable arsenal de théâtre d’objets que vient réveiller l’usage à bon escient d’une vidéo facétieuse et enjouée avec ses images de cinéma aux fenêtres. Et à l’extérieur, la vidéo encore, le cinéma, des maquettes qui figurent les vues et les paysages – peinture (1797) de la Vue de la prise de Québec de 1759 ou portrait du Major- Général Wolfe (1727-1759) ; la foule quand De Gaulle – figurine dans une poche de veston – se rend à Montréal en 1967, criant avec une légèreté qui pèsera lourd dans les consciences : « Vive le Québec libre ! » ; images de l’assassinat en direct de John F. Kennedy, et documents et reportages québécois.

Entre les intérieurs de la petite histoire et les espaces urbains des mouvements de libération de la grande Histoire, circule la voiture – une Lincoln – du père chauffeur de taxi dont le fils attend tous les soirs le retour, mais aussi la Lincoln de la visite de la Reine d’Angleterre, celle de J. F. Kennedy, celle de De Gaulle et autres sommités. L’automobile aux phares allumés symbolise une époque – les apparats d’un certain progrès matériel dans la modernité naissante – dont l’objet miniaturisé – un jouet – berce en même temps les attentes et les espoirs de l’enfant, ses rêves, ses illusions.

Véronique Hotte

Festival d’Automne à Paris -Théâtre de la Ville, du 9 au 17 septembre.

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