Mémoires d’un fou, de Gustave Flaubert, adaptation de Charlotte Escamez, mise en scène de Sterenn Guirriec

Crédit photo : Chantal Delpagne Palazon

DEP_8006 OK

Mémoires d’un fou de Gustave Flaubert, adaptation de Charlotte Escamez, mise en scène de Sterenn Guirriec

 

« Je me voyais jeune, à vingt ans, entouré de gloire ; je rêvais de lointains voyages dans les contrées du Sud, je voyais l’Orient et ses sables immenses ; je voyais des vagues bleues, un ciel pur, et puis près de moi, sous une tente, quelque femme… » L’imaginaire du narrateur de dix-sept ans – Gustave Flaubert en herbe – s’adapte à des contrées lointaines et exotiques, que traduit l’élan instinctif de l’écriture.

C’est que Mémoires d’un fou « renferment une âme tout entière » : un être y montre son cœur à nu et ses songes. Cette âme appartient-elle à l’auteur ou à un rêve ? Le récit balance entre l’autobiographie et le roman. Le personnage engagé dans son récit à la première personne, enthousiaste ou mélancolique, développe ses sentiments généreux et ses idées sur le monde, évoquant son enfance, puis l’apprentissage de l’amour, à travers la figure privilégiée de Maria.

Les Mémoires d’un fou transposent encore la rencontre féminine de Flaubert adolescent avec Élisa Schlesinger, la future inspiratrice de L’Éducation sentimentale. L’amoureux exprime la passion d’un moi porté par le nihilisme de sa pensée ; il s’évade d’une expérience négative par l’imagination, sans être dupe pourtant.

Inspiré par sa lecture des Confessions de Rousseau, Flaubert livre une part de sa vie tout en faisant œuvre littéraire, au moyen de détails biographiques inventés, dans la proximité d’un roman autobiographique à travers la confusion de ses impressions. Et l’auteur se dissocie du narrateur qui exerce une saine ironie sur lui-même, et construit clairement le récit, précisant qu’il n’est plus si jeune et que les rides rattrapent son visage, comme la passion agit sur son cœur : « Or ma vie ce ne sont pas des faits ; ma vie c’est ma pensée », d’hier à maintenant. Le futur ravit aussi le jeune homme qui accorde peu de prix au présent ; quant au passé, il le désespère, lui dont l’expérience vécue n’en est encore qu’à ses débuts.

Les préoccupations littéraires de Flaubert, lors de la rédaction des Mémoires d’un fou, vont de pair avec les problèmes soulevés sur l’art, l’écriture et le langage. Il a lu l’œuvre de Byron avec admiration, et la marque romantique nourrit cette production initiale et initiatrice – l’attention portée à soi, l’expression exagérée de sentiments personnels, passion, douleur, tristesse et pessimisme : « Je fus au collège dès l’âge de dix ans, et j’y contractai de bonne heure une aversion pour les hommes – cette société d’enfants est aussi cruelle pour ses victimes que l’autre petite société, celle des hommes. »

Mais le symbolisme et le fantastique trouvent le chemin de cette écriture, lors de l’évocation mythique de Maria, sortant de l’écume de la mer comme une déesse grecque. La médiation du souvenir permet à l’auteur de ressentir cet amour inouï.       Le narrateur fait référence au monde insaisissable de la poésie – extases célestes et jouissances infinies dues aux révélations intimes d’une âme sensible.

William Mesguich, vif et mobile, voué sans compter à son art du comédien, incarne la folie destructrice, se ressaisit à l’instant ultime, juste avant de verser dans le gouffre. Il sert au mieux l’élan qui tend naturellement le narrateur vers la gloire, lançant dans le volume diffus de la scène, une poussière d’or jetée au vent et à la lumière, quand l’incendie de la passion brûle : « des pleurs, du rire, des sanglots, des cris d’enthousiasme, le trépignement de la foule… De la vanité, du bruit, du néant. »

Le plateau et le mur du fond sont tapissés de feuilles blanches et d’écriture dont l’acteur se saisit fébrilement, forçant un peu la voix pour dire ses maux et ses rêves. Et s’animent pour l’œil du spectateur, les flammes rougeoyantes d’un feu inextinguible, entre la disparition et le recommencement de l’écriture à venir. La redécouverte d’une œuvre que l’interprète « enflammé » incarne avec rage.

Véronique Hotte

Théâtre de Poche-Montparnasse, du 8 septembre au 8 novembre. Tél : O1 45 44 50 21

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s