Le Réformateur, de Thomas Bernhard, mise en scène André Engel

Crédit Photo : Dunnara MEAS

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Le Réformateur, de Thomas Bernhard, traduction Michel Nebenzahl L’Arche Éditeur -, mise en scène d’André Engel

 

Titre éponyme de la pièce Le Réformateur (1979) de Thomas Bernhard, philosophe plaintif tourné sur lui-même – c’est peu de le dire -, oiseau de malheur annonciateur de catastrophes à venir, le geignard égocentrique harcèle avec une constance méthodique sa jeune épouse silencieuse, un modèle de patience conjugale. Le maître grincheux attend, reclus dans sa chambre, que ces messieurs de l’Université veuillent bien s’introduire céans pour sa nomination solennelle de docteur Honoris Causa puisqu’il a décliné l’invitation à se rendre dans les ors de l’Institution. Cette dignité n’est jamais conférée hors les murs de l’Université, et si le maître, tenace dans ses projets, n’y a jamais pensé en rêve, il en a pressenti les signes.

Il confie à son auditrice privilégiée (Ruth Orthmann) : « Pourtant quand j’étais encore petit j’y avais pensé Devenir meunier Meunier tu comprends parce que la farine me fascinait la farine Un moulin dans la forêt tu comprends Ruisseau ruisselet Mais j’ai toujours eu une tête opiniâtre et une idée fixe dureté inculquée à soi-même naturellement. »La récompense est paradoxalement due à son Traité de la réforme du monde, une théorie de la destruction : « Mon traité ne vise rien d’autre que l’anéantissement total seulement personne ne l’a compris Je veux les réduire à néant et ils me décernent une distinction pour cela. »

La figure infernale ne peut qu’évoquer le héros dépossédé de sa couronne du Roi Lear shakespearien, la quintessence même de l’art dramatique pour l’auteur autrichien. L’écrivain n’a cessé de revenir sur ce roi déchu depuis son premier roman Gel (1963) jusqu’à Minetti (1973), où l’acteur authentique Bernard Minetti incarnait le « Portrait de l’artiste en vieil homme », sous-titre de la pièce de théâtre. Le Réformateur est dédié à Minetti, acteur fétiche de Thomas Bernhard.

La première des représentations a lieu en 1980 à la Schauspielhaus de Bochum en Allemagne, dans une mise en scène de Claus Peymann. Considérant que seul Minetti a l’envergure pour incarner le rôle, Bernhard interdit toute nouvelle mise en scène de la pièce en allemand. En France, la création du Réformateur a lieu en 1991 à la Maison de la Culture de Bobigny par André Engel, avec Serge Merlin déjà, l’instigateur du choix de la pièce.

Merlin reprend aujourd’hui le flambeau. Pour André Engel, la pièce relève d’une fascination pour le néant, de la pensée d’un monde finissant par un philosophe contemporain, post-Schopenhauer.

La scénographie – décor d’intérieur de Nicky Rieti, rideaux ornementés, chandeliers d’argent et bureau d’écriture – et les costumes de Chantal de la Coste font allusion au début du du Siècle des Lumières, au moment où une philosophie d’obédience positive marche vers le progrès, sous l’égide de Voltaire, de Rousseau et de Kant. La réforme du monde ne peut advenir que si ce monde même est annihilé, un préalable que ne comprennent pas les représentants étriqués d’une pensée convenue et policée, tels le maire de la ville et le recteur :

« J’ai préparé un discours Mais je ne ferai pas de discours Quand nous disons quelque chose nous ne sommes pas compris… Nous sommes aussi de trop grands fanatiques et le fanatisme est une calamité L’art nous n’y comprenons rien la nature nous la haïssons Nos idées s’avèrent des non-sens. » Le Réformateur compte parmi les nombreuses pièces satiriques de Thomas Bernhard qui touchent aux masques et aux hypocrisies de langage – la matière même de l’expression mensongère des sommités en tout genre, universitaires et politiques, anciens dignitaires, faux scientifiques et artistes célèbres d’un jour.

La restauration d’un monde nouveau se fera au moyen de méthodes expéditives – anéantir, frapper, liquider. Le discoureur, juge observateur, n’en reste pas moins assis dans son fauteuil.

Le personnage bernhardien, figure à caractère obsessionnel et vindicatif, dont le penchant à la dérision sauvegarde en même temps une étincelle de vie amusée, raille et persifle les hommes, – jeu distant et traits facétieux d’un Serge Merlin moqueur et farceur, balançant entre folie malicieuse et sobre détachement. Le philosophe ne supporte tout simplement pas la bêtise aveugle de l’être humain – son sentiment de satisfaction, sa suffisance, sa complaisance et son arrogance qu’il manifeste encore, en se citant lui-même rigoureusement : « Après tout je suis célèbre je suis un génie je suis un faiseur d’Histoire. » Il consent finalement à projeter un départ à deux en villégiature, selon le désir de sa calme épouse, à Interlaken, dans les montagnes suisses qu’il abhorre absolument.

Près du poisson rouge dans son aquarium et de la souris grise dans sa cage, la douce compagne du « rénovateur » laisse advenir la belle haine amère du tyran.

Véronique Hotte

L’œuvre, 55 rue de Clichy 75009 paris, du 8 septembre au 11 octobre. Tél : 01 44 53 88 88

 

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