De l’ambition, texte ( Actes-Sud Papiers) et mise en scène de Yann Reuzeau, création au Théâtre du Soleil

Crédit photo : Michèle Laurent

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De l’ambition, texte (Éditions Actes-Sud Papiers) et mise en scène de Yann Reuzeau, création au Théâtre du Soleil, du 9 septembre au 16 octobre

L’ambition, passion tournée vers le succès personnel et la satisfaction d’amour-propre, parfois agie aux dépens des autres, est enseignée et transmise avec ardeur à l’Université et dans les Grandes Écoles. Elle repose sur un jugement de valeur positif sur soi, autorisant du même coup un projet d’action visant une réussite propre. Rien de plus louable pour les jeunes têtes, bien nées ou moins, qui pensent le futur.

Or l’époque moderne correspond à l’embourgeoisement de la notion : réussir à tout prix, par l’argent, par des honneurs sans gloire, par une notoriété passagère.

Cette dégradation de l’idée morale de l’ambition serait due, selon les philosophes, à la révolution industrielle, au libéralisme, à la compétition et à la concurrence …

Pour lors, se distinguent d’un côté, ceux qui flirtent « naturellement », c’est-à-dire par la naissance, avec la réussite grâce à un contexte social protégé et de l’autre, ceux qui, plus défavorisés et fragiles, se méfient d’une ambition toujours plus inaccessible.

Avec la pièce De l’ambition dont il est l’auteur et le metteur en scène, Yann Reuzeau nuance cette distinction sociale et pose l’ambition comme valeur estimable pour tous.

Léa, l’une des protagonistes du drame, est une jeune fille déterminée qui a la niaque et pour laquelle l’ambition se conjugue à une volonté de changer le monde.

La lycéenne aimerait se destiner à des études de droit pour devenir avocate.

Mais Eliott, camarade peu sûr de lui, se moque de l’image de la réussite – celle irréelle, comme destin collectif, de Président de la République -, et Léa rétorque :

« Mais de quoi tu parles ? Je te parle pas de … pouvoir ou de reconnaissance, je te parle d’avoir de l’ambition ! De… choisir un truc, vraiment, et d’en faire quelque chose ! » Vouloir ainsi aider les autres en se construisant soi-même, tel ce projet imaginé, depuis le lycée, qui consiste à accompagner les élèves en difficulté scolaire.

Ils sont près d’une dizaine de comédiens qui investissent la scène de leur dégaine improbable – salle de classe ou appartement privé, chambre personnelle – dont cinq jeunes gens se détachent particulièrement. Autour de la rayonnante Léa (Alexia Hebrard), silhouette glamour et décidée, portée par l’envol d’une voix percutante, gravitent Eliott (Geoffrey Dahm), garçon dubitatif qui cherche sa raison d’être, Parvaneh (Sonia Bendhaou), d’origine iranienne, partagée entre sa confession musulmane, le port du voile ou l’assimilation choisie dans le pays où elle vit et trouve sa place. Enfin, se distinguent aussi Cécile (Maryne Bertieaux), jeune fille solitaire et peu confiante, habitée par la peur, sans amis ni relations, et Jonathan encore (Julien Frison), mauvais garçon et rebelle qui détruit délibérément ses possibilités et atouts.

Tous ces élèves promis au baccalauréat, coincés entre l’état d’enfance et la maturité de l’âge adulte, se révèlent extrêmement troublés au cours des jours qui passent.

Écartelés entre le temps vécu, quotidien et trivial, et leurs aspirations rêvées, ils sont en état de crise et d’instabilité permanentes, se montrent passifs et rigides sous la lumière du jour, tandis que dans les ombres de la nuit, ils se métamorphosent et se projettent physiquement dans la réalisation sensible de leurs désirs fantasmatiques.

La mise en scène alterne, entre d’un côté, les images posées et sages d’une existence tenue et subie, et de l’autre, entre les larges mouvements chorégraphiés – gestes déployés, chutes brutales mais assourdies, courses muettes sur le plateau – mimant les songes qui investissent l’imaginaire bridé des jeunes gens empêchés.

Les interprètes courent et sautent dans les bras les uns des autres, osent ce qu’ils ne feraient pas dans la « réalité », avouent leur désir de ceux qu’ils croient aimer.

Se révèlent dès lors des personnalités démesurées et extravagantes, à l’occasion de soirées de fêtes infernales risquées, arrosées d’alcool et autres substances illicites.

La vie manipulatrice pourtant peut se faire dangereuse, faisant échec à l’ambition quand elle place sur le chemin de ceux qui se pensaient invincibles, des fléaux destructeurs et malheureusement fréquents, comme la violence faite aux femmes.

Le théâtre de Yann Reuzeau se montre persuasif et émouvant, à l’écoute des sensibilités et d’une existence vécue à fleur de peau, dans le strict temps immédiat.

Cette parole « orale », non ménagée et brute, se fait musique heurtée, extravertie et dégagée avec rudesse vers l’interlocuteur sur la scène, et le public dans la salle.

L’écriture – des échanges verbaux transposés et travaillés – échappe à l’implicite et au non-dit, aspirée par l’urgence et la souffrance des situations adolescentes.

Cette vision du monde, exposée dans l’ici et maintenant, rappelle le théâtre de Wajdi Mouawad, si ce n’est la dimension légendaire et fantastique de son œuvre.

Avec Yann Reuzeau, les êtres n’échappent pas, comme dans les épopées de Mouawad, à leur confrontation nécessaire et vitale dans la quête d’une maturité toujours reportée, malgré tous les jeux préparatoires à un tel apprentissage.

Un théâtre pris sur le vif et sur la brèche, loin des patients enchantements.

Véronique Hotte

Le Théâtre du Soleil – Cartoucherie- Paris 75012, du 9 septembre au 16 octobre, du mardi au vendredi à 20h. Tél : 01 43 74 24 08

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