Chute d’une nation, série théâtrale épique et politique en quatre épisodes, texte et mise en scène Yann Reuzeau (Editions Actes-Sud Papiers)

Crédit photo : Michèle Laurent

 CdN D Mérigou S Vonlanthen L Moguez

Chute d’une nation, texte et mise en scène de Yann Reuzeau (Éditions Actes-Sud Papiers, 2015)

Chute d’une nation, la folle épopée théâtrale de Yann Reuzeau, inscrite dans les milieux politiques, que l’on peut voir actuellement au Théâtre du Soleil, en alternance avec une autre pièce du même auteur, De l’ambition, agit dans le beau feu de l’action scénique, pour le personnel politique convoqué, entre analyse de sondages, débats télévisés, déclarations publiques d’un côté, et bruits de couloir, entretiens privés, confidences chuchotées et pressions diverses, de l’autre.

Catholique fervent et personnalité solide, Jean Vampel est un député honnête et réfléchi, sans ambition ni notoriété. Poussé dans la bataille d’élections primaires à la présidence de la République, il est encouragé par ses proches, flatteurs et intéressés, qui le voient comme un candidat crédible.

Vampel profite dès lors d’un concours de circonstances pour participer aux primaires de l’Union de Gauche.

Cette campagne fera simplement davantage connaître celui qui n’a nulle ambition.

Or, six mois plus tard, la France défigurée ouvre une page historique sombre.

L’enjeu dramatique consiste à parcourir, depuis l’anonymat de sa pré-campagne jusqu’au second tour de l’élection présidentielle, le chemin de cet homme intègre.

Le candidat Vampel propose, pour exemple, un discours radical sur l’école, publique, gratuite et laïque : « Car, que vaudrait une France où la qualité de l’éducation des enfants dépendrait uniquement de l’argent que les parents pourraient verser ? Que vaudrait une France qui ne pourrait accorder à ses enfants les mêmes bases, la même vision commune de l’identité de notre pays ? Que vaudrait une France cloisonnée, où les citoyens de différentes classes sociales ne se croiseraient jamais ? À mes yeux, elle ne vaudrait plus rien. »

L’obligation de diversité et mixité sociales passe enfin du côté des urgences.

La pièce se fait l’écho de la fragilité de la démocratie, des engagements qu’elle provoque, des responsabilités, des trahisons et des peurs de ceux qui la construisent et peuvent échouer. Ainsi, sont brossés sur le plateau les portraits en pied des hommes et femmes politiques passionnés, des conseillers de l’ombre, des journalistes, victimes parfois de l’erreur, de la complaisance et des mauvais choix.

Debiewski (fébrile et persuasif Raphaël d’Olce), ami du directeur de campagne de Vampel et amant de sa porte-parole, avoue avoir été heureux de rentrer dans un journal de gauche pour faire du journalisme d’opinion : « Mais là, il ne reste plus que l’opinion, qu’il faut défendre, valoriser, « vendre » presque… »

Le pro de la presse découvre un scandale initié par un membre de l’équipe de campagne qui pourrait éclabousser le bon candidat. S’il sort son scoop, il perd son ami, directeur de la campagne et sa compagne porte-parole, et son emploi aussi.

Du même coup, le journaliste affairé et affairiste, obéissant à son seul idéal d’ « engagement », ouvre une voie royale pour le candidat adverse d’extrême-droite.

Chute d’une nation, prophétie ou prémonition, morceau débridé de théâtre épique, est conçu en quatre épisodes, à la façon contemporaine des « séries », qui avant de se dérouler les unes les autres font la synthèse ou le résumé de ce qui les précède.

Les acteurs facétieux, typés avec panache, ont dessiné leur personnage une fois pour toutes : Walter Hotton, convaincant en candidat idéal ; Didier Mérigou en directeur de campagne profondément habité et exalté ; la souveraine Sophie Vonlanthen en porte-parole ambitieuse ; Leïla Moguez, jolie débutante qui aiguise ses armes en politique, Yvan Lambert en vieux roublard ; Emmanuel de Sablet en homme d’affaires populaire aux « bons sentiments » ; Manga Ndjomo, supérieure et arrogante en chef de parti ; Mitch Hooper en président intérimaire aux responsabilités douloureuses.

La représentation-marathon saisit et retient l’attention du spectateur étonné, les yeux rivés sur la scène dans l’attente des événements à venir, une cascade de péripéties dispensées par ces acteurs d’une Histoire improvisée, armés d’arguments et d’une force de parole dévastatrice.

Télé et théâtre, réseaux sociaux et internet, caméras et débats filmés, la construction scénique subtile et efficace pose un double ou triple niveau sur le plateau qui introduit le spectateur dans les coulisses du pouvoir. Le public, porté par la curiosité, en redemande, tant il aimerait pénétrer le cours des choses et de la chose politique.

Sourires en coin dissimulés, égos satisfaits, jeux de flatteries et de séductions, ces « addicts » à la politique ne dupent finalement personne. Même s’ils ont pu se laisser porter par une véritable utopie de justice et d’équité sociales, ils ne servent que leur ambition, sous couvert d’idéal, de belles idées, de grands thèmes philosophiques et d’humanisme, d’échange et de partage conviviaux entre les êtres au sein de la Cité.

L’aventure, pour le spectateur qui perd ses illusions, vaut bien la peine d’être vécue.

Véronique Hotte

Théâtre du Soleil, Cartoucherie, 75012 Paris, tél : 01 43 74 24 08

Chute d’une nation, texte et mise en scène de Yann Reuzeau (Éditions Actes-Sud Papiers), du 5 septembre au 11 octobre, samedi et dimanche à 13h.

De l’ambition, texte et mise en scène de Yann Reuzeau (Éditions Actes-Sud Papiers), du mardi au vendredi à 20h.

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