Les Géants de la montagne de Luigi Pirandello, mise en scène et scénographie de Stéphane Braunschweig

Crédit Photo : Elisabeth Carecchio

Les Géants de la montagne de Luigi Pirandello, traduction de l’italien (Éditions Les Solitaires Intempestifs) et mise en scène de Stéphane Braunschweig

 08-19gi004_0

Dans sa mise en scène flamboyante des Géants de la montagne (1936) de Pirandello, le directeur du Théâtre de la Colline, Stéphane Braunschweig, jette sur le plateau, avec la plus grande des délicatesses, puisqu’il leur accorde en même temps une liberté chatoyante – mise colorée de saltimbanques et d’artistes de cirque – les laissés-pour-compte, marginaux, exclus, soumis, différents, êtres frappés d’humilité, malades « mentaux », sans-abri et autres abandonnés de notre temps.

Squatters extravagants d’une cour des miracles inventée, ils sont sept, tels les nains de la forêt, à la façon d’un conte enfantin, qui entourent le magicien Cotrone, au seuil de sa villa, asile et retraite dans la montagne, pour les migrants à venir peut-être.

La scénographie propose une entrée stylisée de théâtre posé tel un cube lumineux et pivotant sur le vaste plateau, entre galerie des glaces, rappel lointain de site religieux ou chapiteau design pour cabaret ou encore château enchanté de reine endormie.

Gourou, prophète, maître à penser contre les fallacieux coaches d’un monde brutal de marchands et de consommateurs – appelés allégoriquement Géants de la montagne -, Cotrone est un directeur de conscience, shakespearien et décalé, qui vante les vertus de l’imaginaire et de la poésie, de l’art et de la nature, contre les divertissements d’une vie artificielle et ses biens prétendus, contre la perte fasciste encore des valeurs spirituelles : « Nous sommes ici comme aux lisières de la vie

Ce constat existentiel pourrait tenter la troupe de théâtre de la « Comtesse » Ilse – ils sont sept encore, comme en un miroir inversé de la troupe initiale des marginaux de la villa – reflet dans le reflet, conte dans le conte et théâtre dans le théâtre.

Ces comédiens errants ont été rejetés après l’échec de La Fable de l’enfant échangé, la pièce d’un jeune poète suicidé et amoureux de la Comtesse. Ilse est portée sur son chariot et ne croit qu’aux songes qu’elle désire faire vivre et partager.

L’asile est proposé à ces nouveaux venus ou nouveaux arrivants, dans la villa refuge afin qu’ils jouent cette fable entre eux : c’est la fin choisie par la mise en scène qui met en résonance « les harmoniques inouïes entre l’imaginaire et la mort ».

Pour le sage Cotrone parmi ses fous, puisque « la vérité des rêves est plus vraie que nous-mêmes », une légitimité est d’emblée accordée aux apparitions, aux fantômes, aux âmes libérés. Soit l’annonce d’un travail de théâtre subtil et d’importance ; l’auteur sicilien écrit en 1928 que, dans la réalisation scénique, le directeur artistique doit se servir de moyens techniques gigantesques « pour rendre sensibles les contrastes entre l’humanité qui pense et celle qui vit de la force ». De son côté, Bernard Dort décèle dans ce chef-d’œuvre de magie théâtrale, « l’avènement de la mise en scène moderne, l’inscription dans le texte de cette transformation capitale de l’activité théâtrale ».

Pour le metteur en scène et le spectateur, le miracle procède bien de la représentation – imagination poétique au second degré – dont s’empare Stéphane Braunschweig pour en faire une « véritable fête pour l’esprit et les yeux ».

Débuts du cinéma muet en noir et blanc façon Méliès, lanterne magique façon Proust, théâtre d’ombres et jeux de lumières, figures envoûtantes de songe et de cauchemar, pantins et marionnettes, images disproportionnées de matelots assis et de danseuses de cabaret XIX è, masques et poupées, la parade convoquée sur la scène est magnifique : « Nous, il nous suffit d’imaginer, et les images prennent vie d’elles-mêmes… Ces pantins-là par exemple. Si l’esprit des personnages qu’ils représentent s’incorpore en eux, vous verrez ces pantins bouger et parler. »

Les comédiens vivants, d’émouvantes silhouettes hétéroclites dessinées, jouent leur partition dans l’excellence. L’inventive Dominique Reymond, Claude Duparfait qui investit passionnément son personnage, le libre John Arnold, et tous les autres.

En traquant l’infini qui se trouve dans le cœur des hommes endormis, les acteurs jouent avec grâce cette nécessité de l’art et de la poésie qui puisse mettre à mal enfin le mensonge mondialisé du « profit matériel comme seul sens donné à la vie ».

Véronique Hotte

La Colline, du 2 au 17 septembre et du 29 septembre au 16 octobre. Tél : 01 44 62 52 52

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s