L’Opéra de Quat’sous, de Bertolt Brecht, songs de Kurt Weill, mise en scène de Vincent Goethals

Crédit photo : Éric Legrand
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L’Opéra de Quat’sous, texte de Bertolt Brecht, Songs Kurt Weill, texte français Jean-Claude Hémery (L’Arche Éditeur), mise en scène Vincent Goethals, chef d’orchestre Gabriel Mattei
Création Bussang, 11 juillet-23 août 2015

L’Opéra de Quat’sous de Brecht, pièce inspirée de L’Opéra des Gueux de John Gay, créée le 31 août 1928 à Berlin, durant la République de Weimar, développe une intrigue transposée dans le Soho londonien de l’Angleterre victorienne. Vincent Goethals, directeur inspiré du Festival de Bussang au Théâtre du Peuple qui fête ses cent vingt ans, réactualise l’œuvre originelle qui montre, à travers Brecht, que « l’univers mental et la vie sentimentale des brigands ont énormément de ressemblance avec l’univers mental et la vie sentimentale des bourgeois rangés ». Les personnages appartiennent à la morale « non politically correct » des bas-fonds. Ainsi, le proxénétisme avec ses macs, ses prostituées et ses clients, les affaires douteuses, les vols et les cambriolages, les attaques à main armée, les meurtres, et cerise sur ce gâteau infernal, un négoce efficace au profit du seul couple Peachum, une stratégie de la mendicité provoquant la compassion chez le passant anonyme, qui se voit cerné dans la rue par des hommes et femmes mutilés, portant prothèses, gueules et corps cassés. Les images se ressemblent un peu, de 1920 à nos jours. Cette mise en scène savante et mortifère soutire au flâneur l’argent de sa bourse. Brecht pose son regard sur l’exploitation de la pauvreté, élaborant une image caustique de la corruption, un miroir agressif offert à la société de son temps. La fable satirique, une parodie de farce, est violente dans sa dénonciation des injustices et des iniquités. Le message symbolique de cette « nouvelle opérette-opéra populaire » de Brecht et Weill revient implicitement à la critique acerbe d’une bourgeoisie hypocrite, compromise dans l’invention des mécanismes du capitalisme. Les conseils pragmatiques de Macheath, dit Mackie-le-Surineur, fusent, portés par la niaque de Frédéric Cherboeuf, au mieux de sa forme : « Qu’est-ce qu’un passe-partout comparé à une action de société anonyme ? Qu’est-ce que le cambriolage d’une banque, comparé à une fondation de banque ? Qu’est-ce que tuer un homme, comparé au fait de lui donner un travail rétribué ? » Alain Éloy joue Peachum, roi des mendiants, et dessine, tout à son affaire, une figure baroque et dansante de fieffée canaille. Quant à sa fille Molly Peachum, interprétée par Valérie Dablemont, elle se révèle petite diablesse facétieuse et joyeuse, lutine chatoyante et acidulée. Dans L’Opéra de Quat’sous, « l’homme est un loup pour l’homme » qui vit de l’exploitation de l’homme, en oubliant encore qu’il est lui-même homme. Vincent Goethals s’inspire du film culte de Stanley Kubrick Orange mécanique, transposant l’action dans la vision futuriste et décadente d’une Angleterre stylisée des années 70/80. Costumes blancs criards façon M’as-tu-vu et coupe de cheveux jazzy pour les bandits ; guêpières ostensibles, bas résille et body noirs pour les putes à perruque, le tableau stéréotypé est réaliste, tiré des vitrines des quartiers chauds d’Amsterdam, cabines design et soft de peep shows contemporains. Au Théâtre du Peuple de Bussang, à l’écoute festive de cette œuvre théâtrale et musicale, les deux inscriptions peintes dans les hauteurs du manteau d’arlequin, à jardin et à cour – « Par l’art » et « Pour l’humanité » – résonnent à bon escient. Le chef d’orchestre Gabriel Mattei évoque des références populaires, de sonorités libres et jazzy – rythmes dansés, valse, tango, fox-trot, ballade et accents forains de trompette et d’accordéon, des miniatures glissant dans l’opéra politique et épique.
L’alliage heureux du théâtre, de la danse, de la musique et du chant, dans cette mise en scène soignée, tient au talent des vingt-trois interprètes, comédiens à la fois tous acteurs et chanteurs, qu’ils soient professionnels ou amateurs. Sous la conduite énergique de la chef de chant Mélanie Moussay, attentive à la tenue des voix, la troupe conviée sur la scène se démène allègrement – jeu physique choral et chorégraphié par Arthur Perole, rythme carré et cadencé, persuasif et expressif, qui dispense les images clinquantes de divertissement et de plaisir populaires. Au moment de l’ouverture magique du front de scène, le public est émerveillé par le happy end de l’arrivée d’un messager royal à cheval, capeline dorée et étincelante sur la croupe cavalière, tout juste avant le moment ultime et fatidique de la pendaison du souteneur Mackie, longuement annoncée, puis annulée par miracle. Brecht critique l’opéra comme institution sociale traditionnelle qui divertit la bourgeoisie cultivée. Pour le dramaturge engagé, les employés et ouvriers des classes moyennes devaient naturellement accéder de leur côté, à ce même désir de spectateur qui consiste à voir, entendre et goûter un spectacle, un plaisir sensuel. Une mise en scène conviviale qui atteint net sa cible de divertissement amusé.

Véronique Hotte

Théâtre du Peuple de Bussang, les 1, 2, 5, 6, 7, 8, 9, 12, 13, 14, 15, 16, 19, 20, 21, 22 août, semaine à 19h45 et les dimanches à 15h.

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