Intrigue et amour, texte Friedrich von Schiller, mise en scène Yves Beaunesne

Crédit Photo : Victor Tonelli ArtComArt Intrigue et Amour, texte Friedrich von Schiller, texte français Marion Bernède et Yves Beaunesne, (L’Arche Éditeur), mise en scène Yves Beaunesne Festival de Bussang – 1895-2015, 120 ans du Théâtre du Peuple Maurice Pottecher, 11 juillet-23 août.

INTRIGUE ET AMOUR texte de Friedrich von Schiller, mise en scene Yves Beaunesne au Theatre du Peuple du 29 juillet au 22 aout 2015. Avec : Helene Chevallier (Sophie), Thomas Condemine (Ferdinand von Walter), Olivier Constant (Wurm), Frederic Cuif (Un Valet) Philippe Fretun (Miller), Jean-Claude Drouot (le President von Walter) Anne Le Guernec (Lady Milford), Sophia Leboutte (La Femme de Miller), Melodie Richard (Louise) Ga‘l Soudron á Kalb. (Photo by Victor Tonelli/ArtComArt)

INTRIGUE ET AMOUR texte de Friedrich von Schiller, mise en scene Yves Beaunesne au Theatre du Peuple du 29 juillet au 22 aout 2015.
Avec : Helene Chevallier (Sophie), Thomas Condemine (Ferdinand von Walter), Olivier Constant (Wurm), Frederic Cuif (Un Valet) Philippe Fretun (Miller), Jean-Claude Drouot (le President von Walter) Anne Le Guernec (Lady Milford), Sophia Leboutte (La Femme de Miller), Melodie Richard (Louise)
Ga‘l Soudron á Kalb.
(Photo by Victor Tonelli/ArtComArt)

Pour Yves Beaunesne, directeur de la Comédie – centre dramatique national Poitou-Charentes et metteur en scène de Intrigue et amour pour le Festival de Bussang dirigé par Vincent Goethals, le jeune Schiller, écrivain proche de Goethe, rompt avec les absolutismes : « Intrigue et amour est une charge explicite contre la corruption politique et sentimentale… un cri de vie appelant 1789 mais aussi mai 68 … » Ferdinand et Louise dans Kabale und Liebe (Intrigue et amour) de Friedrich von Schiller sont des jeunes gens de tous les temps, attachants en ce qu’ils s’aiment en-deçà ou au-delà de leurs conditions sociales respectives – lui est le fils du Comte Président von Walter et elle, la fille d’un maître de musique à la cour d’un duché.                                                                      Ces amants impétueux incarnent les héros mythiques du fameux Sturm und Drang (Tempête et Élan), mouvement romantique allemand qui, dès les années 1770, travaille à la conquête de la liberté individuelle initiée par les philosophes français, tout en cultivant la sensibilité et l’instinct face au rationalisme sec des Lumières.                                                                                                                                    Ainsi, Intrigue et amour – pièce fondatrice du théâtre allemand moderne -, créée en 1784 à Mannheim, dessine avec belle rage grandiose une critique sociale acerbe, instillant le goût de la révolte et de la liberté à une jeunesse qui, dans une société corrompue, se révèle d’autant plus attentive à la justice et fidèle au sentiment et à l’affect. Tragique et comique frayent avec grâce dans un univers qui conjugue idéal et passion, suivant une langue ciselée, à la fois bouillonnante et claire, une écriture miroitante, subtile et crue parfois. La traduction inscrite dans notre temps par Marion Bernède est éloquente dans ses répliques pleines de santé et paradoxales : « Les mots sont des cadavres froids que seul l’amour ramène à la vie », médite Louise.                                                                                                                                                                                     Colère, amour et mort, l’éloquence expressive du verbe et des corps est à son comble, investissant l’être et fixant, une fois pour toutes, son caractère existentiel. À dénouer, les liens avec les pères et avec Dieu, en vue de l’autonomie à acquérir.               Entre liberté et conventions, entre individu et société, l’amour est amèrement sacrifié ; la sensibilité intérieure de l’âme n’est que moquée et ridiculisée. La révolte de Ferdinand contre l’autorité familiale et politique est, pour lors, vouée au silence alors que l’amour même aurait pu permettre la transgression des distinctions sociales et l’accès à l’émancipation. Les jeunes gens sont mis à l’épreuve âcre de la douleur d’une vie agressive. Louise, figure tragique, est déchirée entre l’amour humain et le devoir divin, soumise au joug paternel et religieux, attirée par le renoncement. Impasse et drame ? Non. Pour le bonheur des spectateurs face à cette représentation par le maître-artisan Yves Beaunesne, l’échec essuyé sur la scène pour ces consciences morales et affectives conduit les rebelles à se dépasser et à s’accomplir dans une somptueuse exaltation verbale, gestuelle et corporelle, ordonnancée et servie par une pléiade de comédiens de grand métier. Pour le couple de jeunes premiers, la baroque Mélodie Richard, marionnette vivante et passionnée, privilégie le jeu d’une poupée libre qui se bat pour articuler sa présence au monde ; face à elle, un partenaire équitable et viril, le fougueux Thomas Condemine à la belle colère. De son côté, Worm, jeune ambitieux, amoureux éconduit de Louise et donc intriguant, est incarné par l’habileté dangereuse d’Olivier Constant. Le père de Louise – Philippe Fretun – fait preuve d’une autorité rare, un composé enflammé de hargne et de soumission face aux hiérarchies. Jean-Claude Drouot est un père rigoureux et président magistral ; de même l’émouvante Anne Le Guernec en Lady Milford, une Marylin Monroe en robe de tulle romantique ou en courtisane apprêtée du dix-huitième.                                                                                                                                            La musique de Camille Rocailleux, jouée par les comédiens instrumentistes et chanteurs, porte le drame vers la lumière allègre et le désir de lendemains meilleurs. La scénographie de Damien Caille-Perret répond à un esprit hétéroclite de patchwork à travers lequel les styles et les époques se mêlent pour tisser une fresque de superpositions et d’accumulations, selon le principe du palimpseste. Le spectacle est un éloge du théâtre dans la traversée du temps et de l’histoire artistique dont s’amuse Yves Beaunesne, en reprenant des bribes concrètes, des morceaux de décors de mises en scène précédentes, des souvenirs de spectacles, le parcours d’un atelier de peintre avec ses tableaux et ses fresques retournées, des rideaux à peine tirés, des panneaux de décors d’opéras, des mannequins muets et statiques – solo ou en groupe -, des sièges de théâtre, des meubles anciens dépareillés. Le lieu scénique dégage inspiration et poésie. Le public contemple d’abord un théâtre d’ombres éclairé par quelques bougies tremblantes derrière un large drap blanc, les derniers préparatifs de jeu des acteurs dans les coulisses.       Et quand, à la fin, le mur de scène s’ouvre au Théâtre du Peuple de Bussang, apparaît en majesté une forêt verdoyante et montueuse sur les chemins de laquelle les interprètes, valise à la main, s’en retournent pour suivre leur voyage de comédiens. Une toile picturale et théâtrale, vivante et visionnaire, des amours littéraires ancestralement empêchées.

Véronique Hotte

Théâtre du Peuple, Bussang (Vosges), du 29 au 31 juillet, les 1, 5, 6, 7, 8, 12, 13, 14, 15,19, 20, 21, 22 août, les mercredis, jeudis, vendredis et samedis à 15h.

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