L’Instant Molière ou « Les Femmes à l’école de la vie », adaptation et mise en scène Bernard Lotti

Dessins : Jean-Marc Oriot

 

L’Instant Molière ou « les femmes à l’école de la vie », adaptation Bernard Lotti, Laurent Lotti et Jacques Casari, mise en scène Bernard lotti

Festival du Pont du Bonhomme 2015 – Lanester (56)

 

Molière©Jean-Marie Oriot 

Comme toutes les éditions du Festival du Pont du Bonhomme, organisé par la Compagnie de l’Embarcadère, avec au gouvernail l’administrateur Christophe Maréchal que seconde Nathalie Decours, c’est dans l’amphithéâtre de plein air situé en face du magnifique et mélancolique cimetière à bateaux de Kerhervy – une marine somptueuse de carcasses de navires, gravée une fois pour toutes dans l’imaginaire – que se donne L’Instant Molière de Bernard Lotti, à moins qu’une pluie passagère n’exige au dernier moment un repli stratégique sous chapiteau. L’enchantement des paysages alentour n’en reste pas moins un révélateur efficace de théâtre populaire.

L’Instant Molière ou « Les Femmes à l’école de la vie » est la dernière création de Bernard Lotti du Théâtre de l’Instant, un familier du Festival juillettiste de Lanester.

Le metteur en scène traque la quête du pouvoir dans le théâtre de Molière – le roi sur ses sujets, le maître sur ses valets, le père sur ses filles, la bourgeoise sur ses servantes, la parvenue sur ses paires plus jeunes. De fil en aiguille, s’est imposée de façon insistante, l’image des « Femmes à l’école de la vie », des figures de frustration dévalorisées ou mésestimées qui passent de tutelle en tutelle.

Résonnent des passages significatifs de l’œuvre de Molière, depuis Les Femmes savantes, Les Précieuses ridicules, l’École des Femmes, jusqu’à Dom Juan. Des commentaires et lectures d’auteurs du XVII é – tel Fénelon sur l’éducation des filles – alimentent le propos. Pour le metteur en scène, les hommes représentent un monde figé et ancien face au désir de vie, à l’envie d’émancipation et de liberté des femmes.

Loin de vouloir imposer une tribune politique scénique dont les slogans bien connus et ressassés auraient eu un goût de réchauffé, les femmes s’adressent au public à la façon de l’école républicaine de Jules Ferry, en maîtresses d’école au long tablier sombre, dressées debout devant leur grand tableau noir d’antan, une craie à la main.

L’évocation est désuète, quand l’heure est au numérique, mais elle inscrit les hommes dans un repli passéiste, tels d’éternels petits garçons, jamais grandis, obéissant à leur maîtresse d’école qu’ils voudraient ou aimeraient voir soumise enfin.

On croit entendre le bon bourgeois Chrysale des Femmes savantes : « Il n ‘est pas bien honnête et pour beaucoup de causes, Qu’une femme étudie et sache tant de choses : Former aux bonnes mœurs l’esprit de ses enfants, Et régler la dépense avec économie, Doit être son étude et sa philosophie. » Mais le spectateur sourit du ridicule de Philaminte, Armande et Élise, des savantes qui s’esclaffent et se pâment devant le fameux : « Quoiqu’on die … » du sonnet du bel esprit vaniteux Trissotin. Or, les données humaines ne sont pas si tranchées mais flirtent avec l’ambiguïté ; le spectacle donne à réfléchir sur tous et toutes, grands et petits d’un même monde.

Arnolphe se plaint dans L’École des femmes de la trahison de l’innocente Agnès, en précieuse qui s’ignore, et qui reproche avec esprit à son tour à son barbon de père adoptif de ne pas avoir su se faire aimer instinctivement comme le jeune Horace.

Célimène rétorque de son côté à son misanthrope Alceste : « Des amants que je fais me rendez-vous coupable ? Puis-je empêcher les gens de me trouver aimable ? »

Sautant d’une pièce à l’autre, on retrouve le mythique Dom Juan qui répond à Sganarelle : «Non, non : la constance n’est bonne que pour des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l’avantage d’être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu’elles ont toutes sur nos cœurs. »

Chacun et chacune, mis à égalité scénique, sont remis à leur place, sans y paraître.

Un théâtre de tréteaux avec penderie colorée en toile de fond, où circulent de cour à jardin les hommes – acteurs, en même temps que techniciens de plateau (Yassine Harrada, Jean-François Lapalus, Bernard Lotti, Tristan Rosmorduc, Moanda Daddy Kamono ) – et les femmes qui ne rencontrent guère l’autre sexe ou si peu (Marieke Breyne, Marilyn Leray, Elizabeth Paugam, Emmanuelle Ramu et Margot Segredo).

Ce sont elles qui ont la niaque et enchantent le plateau, grâce à l’évidence de leur argumentation vive, leur capacité à rire et à se moquer des hommes balourds et suffisants, à leur malice et leurs facéties, tant dans le verbe et l’art des réparties que dans une belle souplesse physique, une danse éloquente du corps et des gestes.

Et l’on sourit encore à entendre les laquais et servantes se faire réprimander crûment par leurs maîtres, nouveaux riches oublieux de leurs origines : « Bouvière, fripon, impudent, scélérat, mécréant… » Un théâtre de marionnettes en réduction, une mise en abyme miniaturisée et judicieuse, reprend ces figures farcesques à l’infini.

Un moment de théâtre réjouissant, un défilé d’insultes et de jurons pleins de verdeur.

À noter Libicoco, un solo de clownesse désenchantée et décalée avec Ingrid Coetzer, et Silento, un joli trio poétique de trapèze et musique, une ode à la lenteur, avec les danseurs Marco Le Bars et Eve Le Bars-Caillet, violoncelliste également, et Etienne Grass à l’accordéon. Un spectacle de rue délicat sur l’art amoureux.

Véronique Hotte

Festival du Pont du Bonhomme – Lanester (56), du 18 au 24 juillet.

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