Finir en beauté, texte et conception de Mohamed El Khatib

Finir en beauté, texte et conception Mohamed El Khatib

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« Ma mère a 78 ans… Elle a les traits tirés, le visage marqué par les années de souffrance et de bonheur, le corps usé par tant d’hospitalité, de devoir d’hospitalité. Accueillir l’autre, quand on vient des montagnes du Rif, ça a du sens. Depuis l’hiver dernier, je suis à son chevet. Alors je lui raconte des histoires. » La mère de Mohamed El Khatib est plus jeune; elle est née en 1950 tandis que lui-même est né en 1980.
À partir d’interviews de sa propre mère, de courriels, de SMS, de documents administratifs – extraits d’acte de naissance de l’auteur et de décès maternel -, et d’autres sources dites « réelles », concrètes et tangibles, l’auteur, metteur en scène et performer Mohamed El Khatib reconstruit seul en scène le récit du deuil de sa mère. Une pièce documentaire en deux mouvements : une performance et un « livre », pièce en 1 acte de décès. La représentation, le récit de la maladie et la mort, laisse entendre une « bande originale » composée de cartes postales sonores prises sur le vif : la langue arabe que parle la mère, les balbutiements du médecin ne sachant annoncer la mort prochaine, des chants religieux lors des obsèques au Maroc, des remarques culpabilisantes des sœurs qui reprochent à leur frère son absence, lors du décès à l’hôpital orléanais, coincé dans la nuit à Belle-Ile-en-Mer.
Un monde où la langue maternelle – l’arabe – et la langue médicale sont senties comme « étrangères », étranges et lointaines, tout d’un coup, non plus essentielles.
C’est un travail d’introspection, d’observation et de captation du réel afin de faire resurgir des détails, des impressions et des souvenirs. Selon cette écriture de l’intime revendiquée, tous les intermédiaires ont été effacés entre l’auteur, sa vie, son écriture et le spectateur. Le performer, à travers la question universelle du deuil, a souhaité communier avec le public dans le partage de cette parole fragile et ultime. La représentation se décline à partir de l’ébauche d’un récit, ici et maintenant dans le présent du plateau de théâtre, de ses retours réguliers et ténus à l’écoute de la voix maternelle, de ses conciliabules silencieux avec les sœurs et le père, la discussion scientifique avec le médecin, les condoléances d’anciens amis après le décès.
La fiction documentaire, l’ensemble du « matériau-vie », a été conçu entre mai 2010 et août 2013, en ménageant instinctivement les questions de pudeur et de décence.
Le narrateur performer raconte d’abord sa vie inscrite en France, à Meung-sur-Loire où il est né, une histoire de bon élève issu de l’immigration et pleinement français qui s’accomplit dans les études, les nouvelles technologies et l’art, soit un monde contemporain que le fils préféré fait sien et dans lequel la mère n’a guère sa place. Mais l’amour absolu du fils pour la mère s’en trouve d’autant plus agrandi depuis son éloignement choisi. L’auteur note dans son carnet : « La mort tranche le quotidien alors survient la construction affolée de l’avenir…Pour la première fois depuis quelques jours, idée acceptable de ma mort. » Et de se rappeler cette phrase de Barthes dans son Journal de deuil : « Beaucoup d’êtres m’aiment encore, mais ma mort ne tuerait aucun d’entre eux. » Plutôt qu’être en deuil, Mohamed préfère encore dire qu’il a du chagrin, écoutant un ami lui rappeler que toute mère n’est pas non plus le centre du monde. La performance s’accomplit dans la dignité et le recul temporel.
Le public se reconnaît dans cette expression détaillée, circonstanciée et distanciée d’une peine immense, la perte de celle qui portait en elle la mémoire de l’enfance.

Véronique Hotte

Festival Avignon Off – La Manufacture, du 5 au 25 juillet à 12h10, relâche le 15 juillet.

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