Pour un théâtre contemporain, Lucien Attoun et Antoine de Baecque, Actes-Sud

Crédit Photo : Roger Picard
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Pour un théâtre contemporain – Lucien Attoun, Antoine de Baecque, avec la collaboration de Claire Lintignat, Actes-Sud 2014

Lucien Attoun est né à La Goulette, à cinquante mètres de la mer, dans le port de plaisance de Tunis. Apprenti bijoutier puis joaillier, Maurice Attoun, le père de Lucien, apprend le français et l’arabe littéraire, il est aussi musicien et comédien de théâtre. Vedette de music-hall, il crée en1922 avec le frère de Bourguiba – le premier président à venir de la Tunisie indépendante -, une troupe théâtrale judéo-arabe, constituée de chanteurs et de musiciens, qui ne joue qu’en arabe.
Le souvenir des grands cafés lumineux de Tunis, leurs chaises éparpillées et leurs musiques entêtantes, reste gravé à jamais dans la mémoire du garçon, élève à l’Alliance israélite universelle, avant de rentrer en sixième en France.
« Ce que j’ai surtout découvert en Tunisie, et qui me fait froid dans le dos, c’est l’intégrisme. Quel qu’il soit. Je n’ai jamais accepté l’intégrisme hassidique des loubavitchs, pas plus que celui des catholiques… Les plus tolérants à l’époque étaient finalement les musulmans et les protestants. »
Lucien a été élevé dans l’utopie d’un communisme idéal vainqueur du nazisme.
À l’école juive Maïmonide de Boulogne-Billancourt – tous les enfants sont ashkénazes et lui, séfarade -, le garçon de treize ans rencontre Micheline qui deviendra indirectement et plus tard son épouse.
Lucien est ensuite élève au Lycée Voltaire où il s’intègre, n’ayant jamais ressenti de racisme anti-arabe en France. Sauf pendant la Guerre d’Algérie.
Il se souvient d’un camarade de lycée, Bernard Sobel, parmi beaucoup d’autres.
Seul avec sa petite sœur à la mort de sa mère, Lucien abandonne ses études.
Le jeune travailleur fait dès lors trente-six boulots, fréquente les cafés, les caves de jazz et les cinémas de Saint-Germain-des-Prés : « J’ai fait mes débuts au Port du Salut, un cabaret parisien de la Rive gauche, en même temps que Guy Béart et Georges Moustaki. Eux à la chanson, moi à la plonge…(rires) »
Le café de Tournon est son quartier général, où sont clients par exemple, Daniel Cohn-Bendit, Chester Himes, Joseph Roth, Max Itzikovitch, ou encore Micheline, mariée à un polytechnicien que Lucien ravit finalement à ce dernier :
« Ma rencontre avec Micheline est le principal événement de mon existence, cela détermine tout. Notre histoire ressemble à un destin. »
Micheline est longtemps bibliothécaire au Centre culturel américain de la rue du Dragon à Saint-Germain-des-Prés, qu’elle quitte en 1969 pour seconder Lucien. Enseignant dans une école professionnelle, celui-ci donne aussi des cours sur le théâtre à HEC jusqu’en 1969. Puis, il abandonne la pédagogie, se concentre sur la critique dramatique, journaux et radio, quand France- Culture commence.
Auparavant, il fonde en 1958 avec Alicia Ursyn-Szantyr, le Cercle international de la jeune critique, autour de Claude Planson qui dirige le Théâtre des Nations où afflue la dramaturgie du monde entier.
Attoun y rencontre, entre autres figures marquantes, Hélène Weigel pour Mère Courage de Brecht en 1954, Ingrid Bergman, Giorgio Strehler et Luchino Visconti…
L’histoire du théâtre contemporain – Brook, Grotowsky, Béjart, l’Opéra de Pékin, Walter Felzenstein…- s’est écrite avec l‘histoire du Théâtre des Nations.
La période des années cinquante et le début des années soixante, qui sera un peu plus tardivement celle aussi du Groupe Antique de la Sorbonne, théâtre universitaire, est importante pour le théâtre qui a vu naître d’importantes réalisations : ainsi, les efforts de décentralisation théâtrale à l’initiative de Jeanne Laurent, la conquête du public populaire du TNP de Vilar et l’ouverture sur le monde avec le Théâtre des Nations.
L’ouvrage Pour un théâtre contemporain est passionnant ; il restitue avec simplicité et clarté l’effervescence d’une époque de grandes créations théâtrales et artistiques.
Théâtre Ouvert a fait de Lucien Attoun le militant et découvreur du texte théâtral sur la scène française, Vinaver, Koltès, Lagarce, Grumberg, Minyana, Renaude, Noren.
Lucien Attoun – avec Micheline Attoun – a édité des textes dramatiques qui ont été entendus à travers des émissions de radio, compris et analysés par la mise en espace, une pratique scénique inventée et théorisée dans le souci du public.
Dans cet ouvrage – sorte de manifeste de son action -, l’ancien directeur de Théâtre Ouvert, Centre national des dramaturgies contemporaines, revient non seulement sur son parcours personnel atypique, ses rencontres inouïes et formatrices, petits boulots et grandes passions artistiques, ses cheminements aventureux et créatifs, les méthodes originales d’un artisan du théâtre, ordonnateur de mises en espace, de pratiques et de conceptions dramaturgiques. Or, cette série d’entretiens montre encore la contemporanéité de ces postures, leur justesse et leur nécessité.
Une passion manifeste qui doit faire œuvre urgente de passation.

Véronique Hotte

Pour un théâtre contemporain – Lucien Attoun, Antoine de Baecque, avec la collaboration de Claire Lintignat, Actes-Sud 2014
Festival d’Avignon, débat avec Lucien Attoun et Antoine de Baecque, Maison Jean Vilar, le 11 juillet à 17h30.

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