Ode à la ligne 29 des autobus parisiens de Jacques Roubaud, mise en scène de Bertrand Bossard (Editions Attila)

Crédit Illustrations : Hubert Poirot Bourdain

Illustration Hubert Poirot-Bourdain(1)
Ode à la ligne 29 des autobus parisiens de Jacques Roubaud, mise en scène de Bertrand Bossard

Boileau parle de l’ode comme d’un vol ambitieux – éclatant et énergique – s’élevant jusqu’au ciel : « Son style impétueux souvent marche au hasard : / Chez elle un beau désordre est un effet de l’art. » Sainte-Beuve évoque la même forme poétique avec ce « sentiment général qui transporte à un moment une nation. »
Le poème urbain se lit comme une partition en alexandrins rimés, avec synérèses, diérèses, e muets, liaisons orales, alternance de rimes féminines et masculines, des parenthèses à neuf degrés – noir, rouge, bleu, vert, violet, marron, gris, rose et cyan.
Chaque strophe correspond à une étape, égrenant les 35 stations de la ligne, telle qu’elle fonctionnait en 2005. Et six strophes correspondent à un chant. Le poème arrêté en 2008 est achevé en 2011 et publié en 2012, l’année des 80 ans de l’auteur.
Si l’on pense aux milliers de voyageurs quotidiens qui fraient avec les transports urbains de la RATP, cette idée de désordre et d’union collective est bienvenue dans l’Ode à la ligne 29 des autobus parisiens, pleine de bonhomie, de Jacques Roubaud.
Poète, mathématicien, oulipien – spécialiste naturel de l’ode « à contrainte » -, Roubaud est marcheur et grand arpenteur de villes, Londres, Tokyo et Paris. Quiconque monte dans un bus est pris par ce double regard qui va de l’intérieur à l’extérieur, de l’intime au public, selon la danse mélancolique et partagée de la lenteur d’une pensée en dérive, entre le retour à soi et l’attrait du paysage urbain, l’extérieur du bus – contemplation des immeubles, des boutiques et des rues – et l’intérieur de l’habitacle – passagers, autres soi mêmes étranges, voisins anonymes ou hauts en couleur. Perspective vertigineuse à trois degrés : soi, le bus et la rue :
« Je ne cours pas m’asseoir/ C’est la rué vers l’or/ La quête d’une place en période de pouainte/ De vingt pié zécrasés monte une sourde plainte/ Un aigü paraplui hagresse l’occiput/ D’un monsieur. ouille ! il s’é carte. C’était le but… »
Bertrand Bossard, comédien facétieux et metteur en scène ludique, artiste associé en résidence au CENTQUATRE-PARIS, dirige les 13 acteurs de l’ERAC de Cannes – promotion 2012-2015- dans une rêverie voyageuse singulière, à la fois spatiale, temporelle et sonore, depuis le Terminus Saint-Lazare à l’arrêt Bourse, des Archives-Rambuteau à Bastille, de la Mairie du XII é à Fabre d’Églantine en passant par la Porte Saint-Mandé jusqu’à la Porte Montempoivre.
La musique se brise puis reprend à l’arrêt du bus, lors des heurts des stations, ronflements et grondements du moteur, piétinements et rares accélérations, le bus hoquète ou bien respire, il impose son rythme et la poésie de ses tracées préparées.
Le poète se souvient – et la Mémoire est un trésor pour Roubaud – de son enfance maternelle passée à Tulle dans une école juleferryenne, quand à un feu rouge surgit le Café de la Paix dont toutes les tables exhibent leurs touristes comme une étable.
Sont évoqués dans le désordre, la Bovida – « la référence des passionnés de cuisine » -, les anciens locaux du Canard Enchaîné, les Archives Nationales, la façade de la gare de Reuilly et le glacier Remo avec sa carte de sorbets :
« Mes yeux goûtent gingembre et s’arrêtent devent/ Quatre épices, muscat, pamplemousse, griotte/ j’en passe, et des meilleurs… »
Les jeunes comédiens et comédiennes de l’ERAC diffusent une belle ardeur, non seulement à dire et à déclamer haut et fort les vers poétiques de Roubaud en se déplaçant dans le bus, poussant délicatement mais sûrement les passagers dans leur couloir, les haranguant et les invectivant, les prenant à partie, se hissant sur les sièges et hurlant à l’occasion quelques chants révolutionnaires détournés : « Archivons ! Archivons ! », dans la proximité de l’Établissement des Archives.
Les acteurs se succèdent dans le bus selon les arrêts de la RATP, descendant pour laisser passer d’autres compères et voyageurs artistes, puis réapparaissant quelques stations plus loin, après avoir pris le métro – concurrence directe du bus.
À la station Bastille, on s’arrête pour boire un verre dans un bar musette à guirlandes et loupiotes improvisées, après avoir fait d’abord, en guise de folie douce, deux tours de place en bas du Génie, comme on avait fait auparavant aussi deux mêmes tours autour de la Place des Victoires. Un trajet attractif dans le beau bus Bossard.
Un bonheur de partage poétique et géographique en forme d’éloge au Paris éternel.

Véronique Hotte

CENTQUATRE PARIS, du 22 au 31 mai. Tél : 01 53 35 50 00

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