Tadeusz Kantor – Ecrits (1) – Du théâtre clandestin au théâtre de la mort – Les Solitaires Intempestifs

Crédit photo : Caroline Rose
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Écrits (1) – Tadeusz Kantor – Du théâtre clandestin au théâtre de la mort, traduit du polonais par Marie-Thérèse Vido-Rzewuska, collection Œuvres choisies, éditions Les Solitaires intempestifs

Tadeusz Kantor est l’un des artistes majeurs du théâtre du XX é siècle. Il est né en 1915 à Wielopole, bourgade qui le hante, l’une des sources de son inspiration. Installé à Cracovie, il y étudie la peinture avant de fonder en 1942 son « théâtre clandestin ». Après la guerre, il milite pour toutes les avant-gardes, explorant les formes nouvelles, entre voyages et expositions, à Paris, Kassel, New York.
Son œuvre accède à la consécration lorsqu’il présente La Classe morte au festival mondial du théâtre de Nancy. Dès lors, ses pièces (et cricotages) rencontrent le public et s’affirment comme fondatrices pour les écritures des scènes d’aujourd’hui.
Telle est la présentation des Écrits (1) passionnants du maître polonais dans la collection « Œuvres choisies » des Éditions des Solitaires intempestifs.
Marie-Thérèse Vido-Rzewuska traduit avec une justesse admirable non seulement les notes, partitions et commentaires de l’auteur – peintre et homme de théâtre, metteur en scène de spectacles sur le plateau et metteur en scène d’écrits sur la page -, elle en retranscrit encore amplement l’esprit et le génie créateur.
L’œuvre écrite de Kantor, de teneur profondément poétique, est considérable.
L’artiste jette sur le papier, depuis ses premières recherches théâtrales, durant l’occupation nazie et tout au long de sa vie, ses réflexions et ses doutes, les esquisses de ses spectacles en projet ou en cours d’expérimentation.
Ces textes sont réécrits durant la seconde moitié des années soixante-dix après le succès mondial du « théâtre de la mort ». Ce volume contient l’ensemble des textes concernant les étapes successives de sa création jusqu’à La Classe morte.
La responsabilité du spectateur, le refus d’illustrer un texte préexistant et l’inscription du théâtre dans le monde contemporain, tels sont les engagements de Kantor.
Sont évoqués les textes écrits immédiatement après la guerre « quand souffle encore le vent de la liberté et du renouveau auquel les artistes participent avec enthousiasme avant que ne s’abatte, en 1949, la chape du réalisme socialiste dont rendent compte les « Carnets de notes nocturnes ».
Le dégel permet la création du théâtre Cricot 2 au sein du groupe de Cracovie, composé d’artistes, de plasticiens, de musiciens et de poètes.
Cricot 2 – anagramme de To Cyrk (« C’est le cirque » ) – se coule dans la continuité du groupe du même nom, créé avant la guerre par des artistes communistes d’avant-garde : « Leur présence au sein de cette nouvelle association permet d’en assurer la légitimité aux yeux des autorités politiques ».
La première de La Pieuvre marque le début d’un long cheminement avec l’œuvre de Stanislas Ignacy Witkiewicz (Witkacy). En 1958, à la mort de l’une des deux fondateurs du groupe, Kantor préside seul aux destinées du théâtre, installé dans les caves de Krzysztofory. Il se consacre à l’exploration de l’œuvre de Witkacy dont le spectacle Dans le petit manoir témoigne, significatif de la période de l’« informel ».
En même temps qu’il s’adonne à ses créations scéniques, Kantor poursuit ses activités artistiques situées entre les arts plastiques et le théâtre : les « emballages » et les « happenings-cricotages » : les idées, les actions, les personnages et les objets dévient et glissent facilement de la toile vers des cricotages sur la scène.
Les trois périodes les plus riches de sa création artistique se succèdent et rendent compte du dialogue constant entre Kantor et Witkacy : le « théâtre zéro », le « théâtre des événements » et l’ « époque de l’impossible ».
« Pour obliger le théâtre à accomplir la même révolution que la peinture qui s’est affranchie de l’obligation de copier le réel, Kantor ancre ses recherches et la construction de ses spectacles sur les grands courants de l’art contemporain. »
Le spectacle Le Fou et la nonne est concomitant au Manifeste de l’anti-exposition.
L’expérience des happenings dans le « théâtre des événements » questionne la place des acteurs, ainsi La Poule d’eau, premier spectacle de tournée à l’étranger.
En marge du spectacle Les Mignons et les Guenons, Kantor dresse un bilan de ses recherches et de ses révoltes contre la médiocrité des théâtres officiels.
La traversée de l’œuvre picturale correspond au titre « Ma création, mon voyage ».
On note toujours le réemploi de fragments et de textes anciens dans un contexte autre, le signe du regard nouveau de l’artiste sur son parcours vivant de créateur.
Enfin, le volume se termine par les écrits sur la marche vers le « théâtre de la mort », « le choc éprouvé dans ce hameau du bord de la Baltique où une pauvre petite école de campagne ouvre les portes de la mémoire ». Resurgit ainsi La Classe morte.
Le plaisir est grand de lire les propos clairs et lucides de Kantor qui n’interrompt jamais son interrogation existentielle : « Une chose est certaine : l’acte de peindre, de dessiner est pour moi une nécessité tout comme l’est la vie. Mais dans cet acte dominent l’intuition, le subconscient, l’instinct, la force vitale, les forces infernales obscures, la passion, un certain désir de détruire, la sensation de la mort… »
Ce que recouvre le mot « imagination » correspond pour le maître à la réalité, et le rêve, dès qu’il a été « écrit », est devenu profondément conscient.
Un exemple précoce de choix stylistique et scénographique déterminé de Kantor, l’évocation du Retour d’Ulysse qui appartient à l’époque du « théâtre clandestin » :
« Ainsi dans Le Retour d’Ulysse, non pas l’île d’Ithaque, mais une CHAMBRE, en ruine, du temps de la guerre, à Cracovie, l’année 1944. »
Les notions de RESTES, de MEMOIRE et de TEMPS sont essentielles au créateur :
« À l’état réel, concret, n’existe que le PASSÉ. Expérimenté et vécu. Mais pas le terrain dont se nourrissent le sentimentalisme et les souvenirs. « En contournant » le temps présent, nous évitons le processus descriptif et conventionnel du reflet et de la reproduction. Le temps présent se reflète dans le passé de manière d’autant plus douloureuse, poignante, dramatique, théâtrale. »
Et avant de finir, une « découverte » encore, l’ « IDÉE DE VOYAGE » qui marque l’œuvre : « Les voyageurs et leurs bagages (année 1967, La Poule d’eau).
Le Grand voyageur, le Juif, éternel errant, le Théâtre ambulant, la Baraque de Foire, la vie comme un Voyage et l’art comme un cheminement incessant vers l’inconnu. »
Et pour clore encore, Kantor clame sa volonté de poser les jalons de cette frontière qui a pour nom : « LA CONDITION DE LA MORT car elle constitue la référence la plus extrême de LA CONDITION DE L’ARTISTE ET DE L’ART que ne menace plus aucun conformisme. »
Des écrits d’actualité et d’une extrême contemporanéité à lire intensément, d’autant qu’on se souvient de merveilleuses et houleuses répétitions publiques données de La Classe morte, à l’auditorium de Beaubourg. Une expérience forte et singulière.
Kantor y invectivait sans ménagement ses acteurs et dialoguait sur le même ton bougon, de la scène à la salle, avec le spécialiste de son théâtre, Denis Bablet.

Paraît également Ma Pauvre Chambre de l’imagination (Kantor par lui-même), un volume qui se propose de constituer une introduction à la vie et à l’œuvre de Kantor à travers les mots mêmes de celui qui aura marqué durablement l’art de son siècle.

Véronique Hotte

Ma Pauvre Chambre de l’imagination (Kantor par lui-même), traduit du polonais par Marie-Thérèse Vido-Rzewuska, préface de Jean-Pierre Thibaudat, Les Solitaires Intempestifs.

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