George Kaplan, texte et mise en scène de Frédéric Sonntag

Crédit Photo : Bertrand Faure
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George Kaplan, texte et mise en scène Frédéric Sonntag (Éditions Théâtrales)

Au Théâtre de la Tempête, le public ne sait où donner de la tête, tant les défis engagés sur la scène, se succèdent et se bousculent dans une Intensité rare, exigeant de sa part une attention de tous les instants pour une intrigue énigmatique.
Avec les mêmes comédiens, Alexandre Cardin, Florent Guyot, Lisa Sans, Jérémie Sonntag, Fleur Sulmont, mais non pas avec les mêmes personnages quoiqu’ils se ressemblent étrangement, trois situations – la même peut-être mais différente aussi, selon les jeux de répétition et variation – sont déclinées avec précision sur le plateau. D’abord, le spectateur assiste à la réunion d’un groupe de jeunes activistes clandestins en plein désaccord et dissolution programmée – on se dispute sur les mots à choisir ou sur la pertinence des déclarations déjà faites ou à faire, « projet » ou « mythe »… – : rien n’avance jamais, dialectiquement parlant, ni ne se construit.
D’ailleurs est-on bien en réunion ? Faudrait-il voter pour en identifier la réalité ?
Nos clandos de pacotille, allures étudiantes décontractées, terrés dans la maison de campagne des parents de l’un d’entre eux – le chef ? Mais non, il n’y a pas de chef !-, se livrent à des considérations approximatives sur le processus révolutionnaire.
Les animateurs de la prétendue réunion répondent aux clichés attendus, en de telles circonstances : doute et prudence d’un côté, certitude et impatience de l’autre.
D’où les effets de théâtre en cascade, entre humour, dérision et satire, d’autant qu’un film clôt la séance sur la dissolution du groupe par un groupe de terroristes armés.
La scène suivante donne à voir autour d’une table encore, mais plus « établie », fonctionnelle et collégiale, une compagnie ressemblant à la précédente, soit une équipe chevronnée de scénaristes à la recherche d’un concept pour un projet de série télé. Les étudiants de jadis ne sont plus que des membres de la production artistique – télévisuelle et cinématographique -, des pseudo-artistes et argentés. Apparaît dans leur maintien et leur discours une même assurance, un même contentement de soi, si ce n’est que l’un d’eux vient d’être quitté par sa femme.
Ce grain de sable dans le for intérieur affectif et sentimental d’un seul aura des conséquences inouïes pour beaucoup d’autres.
Une fois encore, un film impose sa scène de terrorisme tragiquement éloquente.
La scène de théâtre s’achève au moment où commence le film, un docu-fiction.
La représentation passe ensuite à la troisième et dernière situation, avec le même collectif ou un autre, huppé et assis sur les sommets, soit le gouvernement invisible d’une puissance aux prises avec un danger menaçant la sécurité intérieure du pays.
Qui est George Kaplan ? La question est récurrente dans les trois volets scéniques.
On ne sait, un mythe, un personnage de La Mort aux trousses de Hitchcock ?
La pièce de Sonntag s’interroge sur les enjeux politiques des mythes et des récits, une comédie sur les relations du pouvoir et du spectacle. Quelques-uns manipulent tous les autres – ceux qui nous ont été donnés à voir sur le plateau et dont on a vu à l’écran les conséquences désastreuses de leurs actes sur d’autres plus naïfs :
« Ce sont eux qui tirent les ficelles : ils contrôlent l’opinion publique, exploitent les vieilles forces sociales existantes, inventent d’autres façons de relier le monde et de le guider. » (Edward Bernays – Propaganda, Comment manipuler l’opinion en démocratie)
Le pouvoir de narration et de mystification de certains schémas entre les mains de quelques-uns fait en sorte que la vie politique n’est plus considérée que comme « une narration trompeuse ayant pour fonction de substituer à l’assemblée délibérative des citoyens une audience captive. » (Storytelling, Christian Salmon).
Le succès de cette dérive tient à sa fluidité, à sa façon de se couler dans l’intimité et le climat général d’une époque.
Un travail remarquable d’exigence et de clarté sur la mise au jour des enjeux politiques des fictions qui contrôlent nos comportements et notre représentation du monde. Un spectacle politique qui pose les vraies questions en nos temps brumeux.

Véronique Hotte.

Théâtre de La Tempête, du 7 mai au 7juin. Tél : 01 43 28 36 36

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