Le Chagrin, par la Compagnie les Hommes approximatifs, mise en scène de Caroline Guiela Nguyen

Crédit Photo : Elisabeth Carecchio
03-26ch136
Le Chagrin par la compagnie Les Hommes approximatifs, mise en scène de Caroline Guiela Nguyen

Le Chagrin, un spectacle mélancolique et intense de Caroline Guiela Nguyen, explore le thème délicat du deuil, les variations de la cellule familiale et du retour régressif à l’état d’enfance. Le fruit d’un travail construit à partir d’improvisations menées avec les acteurs, Dan Artus, Caroline Cano, Chloé Catrin, Mehdi Limam et Violette Garo, dans un paysage scénographique insolite, l’œuvre d’Alice Duchange.
L’espace est sur-décoré et sur-illustré, saturé de vanités, choses et objets, valises d’accessoires de poupées Barbie, donnant à voir la vie quotidienne d’un foyer, révélant en même temps les rebuts et déchets à venir d’une société de consommation incontrôlable, livrée à une anarchie désespérante et mortifère.
L’espace est conçu comme une installation, une fresque en trois dimensions, une nature morte post-moderne tournant en dérision l’existence précaire, vide et vaine.
Les objets représentés symbolisent les activités humaines, s’habiller, se laver, cuisiner, faire du sport et dormir, des tâches miniaturisées puisque les personnages que l’on devine sans les voir sont réduits à des poupées ou pantins.
Ces jouets remisés, non dans un grenier, mais dans une pièce de vie, soulignent le temps qui passe trop vite, la fragilité, la destruction et le triomphe de la Mort.
À l’entrée dans la salle, tout en observant le plateau de scène, le spectateur éprouve aussitôt une sensation d’enfermement étrange, proche de l’étouffement ou du manque d’air, dans un espace confiné, un lieu clos, une petite pièce trop pleine.
La contemplation est certes inattendue quand elle se confronte à un tel univers enfantin, un imaginaire débridé, fait de maisons de poupée à ciel ouvert – cuisines, salles de bain, salons et chambres, penderie de vêtements enfantins pastels. Caroline Guiela Nguyen pense à La Chambre du Théâtre de la mort de Kantor :
« La chambre de mon enfance est obscure, un cagibi encombré… Il s’agit d’une chambre MORTE et d’une chambre des MORTS. » Un sanctuaire de petites lumières et de bougies, de souvenirs, de superstitions, de rappels à ne pas oublier.
Vincent et Julie viennent de perdre leur père. Julie, à l’âge de dix-huit ans, a quitté le sud de la France pour devenir danseuse à Paris. Elle est aujourd’hui trentenaire. Son frère Vincent est resté au village natal avec son père dont il s’est occupé durant sa maladie. Il travaille dans le Gamm Vert du village voisin. Frère et sœur se retrouvent trois jours après le décès. Sont présents à leurs côtés, la tante et une amie de la famille, puis surviennent brièvement un plombier et un agent des pompes funèbres.
Les femmes silencieuses sont assises à une table et préparent des fleurs en bouquets ou en compositions, ou bien des poupées en papier, ne disant nul mot.
On apprend peu à peu que personne n’accepte la disparition paternelle, chacun étant terré solitairement dans sa propre peine, affliction ou douleur.
Or, la tristesse et le tourment ne cessent de hurler à l’intérieur du silence même.
Les petites histoires des personnages, dont l’enfance est commune et partagée, reviennent à la conscience alors qu’on les croyait oubliées ; des paroles, des monologues et dialogues brefs qui en disent long sur les sentiments cachés.
Les comédiens investissent l’espace en grands enfants qu’ils sont restés : la sœur compose et sculpte ses poupées en usant et abusant d’une boîte de poudre brillante dont elle sature ses objets et son frère, empêtré dans sa blessure et son deuil. Vincent quant à lui, n’est jamais plus heureux que quand il déchire un sac de terreau pour le malaxer – ou le pétrir s’il joue à faire du pain avec sa sœur -, faisant de l’épreuve de la perte d’un être cher – le père – une expérience sensorielle existentielle, se frottant avec la folie et les actes mineurs insensés – jeter de la mousse sur les cheveux de sa tante et de sa sœur – mais se confrontant en dernier recours, avec la matière, les éléments et la terre, refuge ultime des non-vivants et source de vie infinie pour la flore et la faune en attente de venue au monde.
Un spectacle sur les reviviscences, qui dit avec les gestes tout l’amour qu’on tait.

Véronique Hotte

La Colline Théâtre National, du 6 mai au 6 juin. Tél : 01 44 62 52 52

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s