Nous sommes pareils à ces crapauds… et Ali

Crédit Photo : Christophe Raynaud de Lage
Ali9@CristopheRaynaudDeLage
Nous sommes pareils à ces crapauds qui dans l’austère nuit des marais s’appellent et ne se voient pas ployant à leur cri d’amour toute la fatalité de l’univers, conception Ali Thabet et Hèdi Thabet
Ali, conception et interprétation Mathurin Bolze et Hèdi Thabet

Un quatuor de musiciens chanteurs, Stefano Filos, Ioannis Niarchos, Nidhal Yahyaoui et Sofyann Ben Youssef qui dirige l’orchestre – accordéon, violon, guitare et mandoline – explore le répertoire du Rébètiko, musique du début du 20 è siècle, née de la diaspora des Grecs d’Asie Mineure, et la musique populaire tunisienne.
L’envoûtement pour le public auditeur et spectateur accomplit son mystère sous le métissage entre Grèce et Tunisie, un mariage entre le classique et le populaire.
Un jour festif de noces éblouissantes, il en est bien question sur la scène avec l’apparition d’une mariée à la longue robe blanche (Laida Aldaz Arrieta) et de son marié en costume sombre (Mathurin Bolze) – un rappel lointain du couple des amoureux du graphiste parisien Peynet, si ce n’est qu’ils sont moins paisibles.
Humour et fantaisie, il suffit pour mesurer la tonalité intime de leur relation, la réalité d’un amour à l’épreuve du temps, de les voir bouger et se mouvoir sur le plateau, dans une urgence et un désordre bienfaisants. Les époux courent, tournent à la lisière du plateau, l’un tirant brutalement l’autre ou inversement, dans une danse du diable incontrôlée, à bout de souffle et de cette ivresse que déclenche toute passion.
Rapprochements, éloignements, rencontres, ruptures et nouveaux retours à l’infini. Or, surgit aussitôt un troisième larron – l’ami, l’amant, le grain de sable : Hèdi Thabet, le frère de Ali qui a conçu avec lui Nous sommes pareils à ces crapauds, titre inspiré d’un poème de René Char et première partie du spectacle. Hèdi et Ali Thabet sont deux grands artistes de scène d’origine tunisienne, nés en Belgique d’un père tunisien et d’une mère belge, formés aux arts du cirque. L’interprète scénique Hèdi a dû lutter avec courage – et c’est peu dire – contre le destin, devenu unijambiste par maladie, il est sorti de cette épreuve fort et serein.
Appuyé sur ses béquilles cliquetantes, il court, saute, bondit et rebondit, autant que ses deux acolytes pourvus de leurs jambes, prenant sa place entre les deux mariés, s’immisçant et s’incrustant dans le duo pour inventer à sa manière un trio aux formes extravagantes, tirant virilement la jeune mariée à lui pour la faire délibérément sienne. Une réflexion performance sur l’écartèlement et l’ambiguïté du désir.
On retrouve, après un intermède musical joué en live, Hèdi Thabet dans Ali, aux côtés de Mathurin Bolze, tous deux munis de béquilles, l’un par nécessité et l’autre par volonté de se frotter aux mêmes contraintes que son camarade, dans le partage.
Pour décor, une lampe, une chaise, et le duo masculin aux quatre béquilles et aux trois jambes n’en finit pas de tournoyer et de prendre son envol en créant des formes baroques inconnues, une statuaire énigmatique et mythique proche de l’imaginaire antique de dieux inventifs. Les interprètes accomplissent un pas de deux qui n’appartient qu’à eux, le temps de laisser advenir des images fantasques et profondément humaines, un éloge rayonnant de la différence et de la fraternité.
Un spectacle singulier et puissant, un hommage à l’existence saisie dans son acuité.

Véronique Hotte

Théâtre du Rond-point, du 5 au 23 mai. Tél : 01 44 95 98 21

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