Antigone de Sophocle, mise en scène de Ivo Van Hove

Antigone de Sophocle, nouvelle traduction Anne Carson, mise en scène de ivo van Hove
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Antigone s’adresse ainsi à sa sœur Ismène : « Créon est décidé à honorer l’un de nos frères d’une sépulture, pas l’autre. Etéocle repose en terre conformément à la justice et au droit. Polynice ne sera ni pleuré ni enterré, douce pitance offerte à la soif des oiseaux. » Elle ajoute encore pour information que quiconque enfreindra le décret périra. En réponse à la cruauté d’une telle décision, le désir velléitaire d’Ismène consiste à ne pas agir ni à s’opposer à la décision unilatérale de Créon, oncle et nouveau roi de Thèbes ; elle rétorque à sa sœur vindicative qui lui semble outrepasser les limites :
« De surcroît nous sommes des filles. Les filles ne peuvent pas imposer leur volonté aux hommes. »
Il n’en faut pas plus pour que fuse la réplique de la rebelle outragée :
« Pourtant je vais l’enterrer, il le faut, même si je dois en mourir. Un jour, nous reposerons ensemble dans la tombe, lui et moi côte à côte, car la mort est longue, la mort est très longue. Toi, continue à te préoccuper des dieux de la vie. »
D’un côté, les lois extérieures, objectives et raisonnées d’une cité à sauvegarder et dont il faut éradiquer les dangereux opposants, des terroristes œuvrant contre la paix dans la ville, et de l’autre, les lois intérieures, personnelles et intimes – les émotions – de tout être qui ose accorder une dimension humaine à l’existence.
D’un côté, la rigueur et la responsabilité de la gestion paisible d’une cité, et de l’autre, la dispersion chaotique des passions inconséquentes.
Le chœur porte d’abord la parole de Créon, représentant symbolique d’une sagesse collective, avant d’écouter les doléances populaires et le mécontentement manifeste des dieux.
Il serait plus sage de trouver un entre-deux, un compromis qui puisse faire se conjuguer en toute raison les deux visions opposées du monde.
Sinon, celui qui croit œuvrer démocratiquement pour le bien de la cité ne fait que succéder aux tyrans qui le précèdent en imposant des lois fallacieuses et perfides.
Pour le metteur en scène néerlandais Ivo van Hove, Antigone de Sophocle est un drame familial, psychologique et politique, une pièce sur la survie : non pas la survie d’un individu ou d’une famille, mais celle de toute une société ou même du monde. La pièce est ambivalente et sombre, moderne et mythique, une pièce qui donne à réfléchir sur l’idée de la bonne ou mauvaise gouvernance d’un état.
La scénographie est magistrale, froide et lumineuse, avec son installation confidentielle de bord de scène – un salon ou un bureau mondain – canapés sombres et luminaires mais aussi machines à écrire d’antan qui cliquètent -, et au-dessus de cette mini-fosse, l’élévation scénique d’un désert, le sol nu d’Antigone.
S’impose au regard l’immense mur de fond – avec sa passerelle d’où surgit Antigone ou Créon sur le plateau -, un écran majestueux qui laisse deviner les images filmées de paysages naturels arides et secs que l’on découvre à hauteur de caméra, ou les vues plus floues d’un embouteillage de voitures arrêtées dans le chaos, celles de silhouettes imprécises qui se devinent ici et là, dans les rues, puis de foules mouvantes urbaines qui se déplacent au ralenti – une réflexion spatio-temporelle.
Au centre de l’écran, un hublot – fenêtre ronde de bateau ou de sous-marin à moins que ce ne soit l’embrasure d’un ciel aérien d’avion, une loupe ronde gigantesque qui s’ouvre, puis se referme, comme l’œil d’un dieu ou d’un géant, en fin de spectacle.
Le public fasciné par le bleu du firmament qui tourne à l’orage et aux nuages, a l’impression de pénétrer un univers interdit, des temps épiques et tragiques originels.
Sur le sol, les acteurs anglophones paraissent bien minuscules, nargués par ces forces naturelles incontrôlables. Ils en sont plus efficaces encore, costumes et tenues policées de ville, statures altières, des silhouettes dessinées à la Hopper, qui entourent avec grâce et retenue la belle présence vibrante de Juliette Binoche, à la fois tragique et humaine, dure et sensible, déterminée et dévastée par la douleur, une femme digne jusqu’au bout des ongles et dont l’humilité fait la grandeur d’âme.

Véronique Hotte

Théâtre de la Ville, du 22 avril au 13 mai. Tél : 01 42 74 22 77

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