La Révolte, d’Auguste de Villiers de L’Isle-Adam, mise en scène de Marc Paquien

Crédit Photo : Pascal Victor / ArtComArt
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La Révolte d’Auguste de Villiers de L’Isle-Adam, mise en scène de Marc Paquien

Villiers de l’Isle-Adam (1838-1889) est un écrivain d’origine aristocratique marginal qui vécut en décalage avec son temps et avec la société de son époque, avant-gardiste et visionnaire. Inspirateur du symbolisme français, admirateur de Poe et de Baudelaire, passionné de Wagner et ami de Mallarmé, son esthétique prône un modernisme incompris, fondé sur le rêve entre irréel, idéalisme et ironie sombre.
Sa vision douloureuse de la société est exposée dans un recueil de nouvelles intitulé Contes cruels (1883) : ses convictions morales, philosophiques et sociales – cruelles effectivement – y sont dévoilées avec un humour grinçant et pessimiste.
La nature humaine, bourgeoise et conformiste – mais les caractéristiques sont les mêmes pour les couches populaires – se révèle méchante et fragile, attirée par l’appât du gain. S’opposant au positivisme, Villiers dénonce le rôle pernicieux de la science et du progrès qui ne peuvent mener l’homme qu’au désastre.
La pièce de théâtre La Révolte (1870) qui ne connut guère de succès à sa création, se pose, à la manière de l’œuvre entière, comme un réquisitoire cinglant contre une époque qui a définitivement perdu son âme, sa foi et son cœur.
La mise en scène par Marc Paquien de La Révolte – fond de scène cuivré étincelant ou bien sombre, dessinant le plissé ample d’un rideau d’opéra – crée une atmosphère en affinité avec la connotation fantastique de l’œuvre entière.
Le spectateur ressent confusément cette tension presque palpable des valeurs de la foi et de l’espérance, de la volonté, du pouvoir des idées, de la fascination pour le merveilleux.
Par antithèse, l’inspiration littéraire tourne autour des limites de la pensée – la sottise, le conformisme, les comportements stéréotypés -, révélant l’absence de réflexion, de remise en question et d’analyse critique des êtres représentés.
Ainsi, Elisabeth, lucide et sensible, épouse du banquier Félix, gestionnaire remarquable des biens et de la fortune du chef de famille, souffre en femme inexistante et humiliée face à un mari qui l’ignore, un esprit obtus et petit-bourgeois.
L’écriture au verbe violent, acerbe et cynique, distille ses vérités, issues d’une force tranquille de conviction, entremêlée de fulgurances baroques passionnées :
« Moi, j’ai une autre façon de regarder ces choses ! Et comme le monde n’a de signification que selon la puissance des mots qui le traduisent et celle des yeux qui le regardent, j’estime que considérer toutes choses de plus haut que leur réalité, c’est la Science de la vie, de la seule grandeur humaine, du Bonheur et de la Paix ».
Le mari est saisi d’effroi devant la détermination de sa femme à vouloir le quitter.
Pour Elisabeth, rêver n’est pas dépouiller les autres en se privant de vivre soi-même, comme elle l’a fait jusqu’à présent, dévolue au service de l’entreprise conjugale : « Eh bien, rêver, c’est, d’abord, oublier la toute-puissance des esprits inférieurs mille fois plus abjects que la Sottise ! … C’est oublier les humiliations que chacun subit et que tous infligent et que vous appelez la vie sociale ! »
Ce que défend la femme révoltée, ce sont « des mots » qui traduisent l’immense désir d’aimer la lumière et la splendeur du monde, la poésie, l’espérance, le vent dans les arbres le soir, la solitude et le silence de la nature :
« Au fond, rêver, c’est mourir ; mais c’est mourir, au moins, en silence et avec un peu de ciel dans les yeux ! Je ne désire plus que cela ! »
Un bureau, un fauteuil, quelques chaises et une lampe, le mobilier discret et réduit laisse passer une respiration sourde et feutrée, la poésie des intentions cachées.
Les comédiens irradient un beau mal-être, l’époux ahuri (Hervé Briaux, haute stature et lancer automatique de paroles), comme l’épouse (Anouk Grinberg, large coiffure rousse stylisée, silhouette lumineuse dans sa longue robe noire. C’est une figure qui rappelle la Gabrielle du film éponyme de Patrice Chéreau (2005) avec Isabelle Huppert et Pascal Greggory, soit le huis-clos d’un couple bourgeois de la Belle Époque, pareillement en décomposition, extrait de la nouvelle de Conrad, Le Retour.
Anouk Grinberg a le verbe haut et clair, à la fois retenu et vibrant, une parole cristalline qu’elle déclame, buste droit et tête renversée vers les hauteurs du firmament, une posture sculpturale d’élégance et de juste ouverture au monde.
La Révolte de Paquien tape dans le mille et sonne juste avec nos temps arides.

Véronique Hotte

Théâtre des Bouffes du Nord, du 2 au 25 avril. Tél : 01 46 07 34 50

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