Days of nothing, texte de Fabrice Melquiot (Arche Éditeur), mise en scène de Matthieu Roy

Crédit Photo : Jean-Louis Fernandez
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Days of nothing, texte de Fabrice Melquiot (L’Arche Éditeur), mise en scène de Matthieu Roy

L’adolescent est par nature troublé et en crise permanente, il vit solitairement ses interrogations et ses doutes, à la manière d’un roman de formation dont il est le héros intérieur malhabile jusqu’à ce qu’il atteigne l’autonomie de l’adulte.
Days of nothing, pièce de Fabrice Melquiot que met en scène avec efficacité et acuité Matthieu Roy choisit pour objet d’étude ces matins éphémères de l’existence.
L’histoire à laquelle le public est convié se passe dans une salle de classe vide – chaises retournées sur les tables tandis que défile par la baie vitrée un ciel de nuages sur une cour de récréation, vide ou investie par les élèves, selon les heures du jour, cernée par des immeubles middle-class de la périphérie urbaine.
Rémi Brossard (Philippe Canales, plus vrai que nature) est un auteur en résidence d’écriture dans un collège de banlieue, qui rencontre malgré lui deux adolescents de l’établissement scolaire, provoquants et déstabilisants, entre frime et bluff.
Maximilien (Hélène Chevallier), élève de troisième, est identifiable par la multiplication de signes vestimentaires standard ; un ado lambda, sac à dos, pantalon tombant, blouson, mèche sur les yeux, toujours de dos ou de profil, l’air décidé et bourru, poursuivant son idée fixe et défiant à plaisir l’autre qui est l’aîné.
Il nargue l’adulte en lui racontant – vrai ou faux – avoir été violé quand il était enfant.
Maximilien ironise sur la capacité de travail de cet étranger, endormi sur son ordi.
Le garçon lucide et critique use du rejet de l’usage majoritaire du langage; il lui préfère l’argot, les insultes, et les agressions verbales :
« Sans déconner, vous écrivez quoi ? Je suis romancier./ Ah ouais / Ouais/…/ Qu’est-ce que vous foutez là si vous écrivez des romans ? ça rapporte pas, alors vous avez déniché un job de pion pour arrondir les fins de mois ?… Tu pionçais comme une merde / Je rêvais. Les rêves sont une source d’écriture. »
Le jeune, installé dans le refus et la révolte contre l’autorité – angoisse et haine -, est en demande de communication, en quête de partage, en désir d’échange, une posture à laquelle ne s’arrête pas l’attention flottante de l’adulte, de son côté assez peu sûr de sa mission, manquant de sérénité et troublé par ces attaques juvéniles.
L’élève dénigre les rêves auxquels peut prétendre l’écrivain qu’il juge trop vite : la recherche d’argent, de reconnaissance et de gloire.
L’activité d’écrire mérite-t-elle ces avantages ?
Au-delà du jeu des affrontements, ni l’un ni l’autre ne semblent satisfaits de leur destin respectif. Après une semaine passée au collège, l’écrivain se libère mensuellement de l’enfermement scolaire en désertant les lieux, une liberté à laquelle n’accède pas l’élève prisonnier, tenu à une présence régulière.
Or, rien n’est plus fragile que l’état instable et menacé d’une jeunesse lancinante.
Enclin de manière inavouée à la chose littéraire, Maximilien réfléchit sur le concept du rien, rejoignant sans le savoir la philosophie sartrienne de L’Être et le néant :
« Si rien ne me contraint à sauver ma vie, rien ne m’empêche de me précipiter dans l’abîme (…) Cette liberté, qui se découvre à nous dans l’angoisse, peut se caractériser par l’expérience de ce rien qui s’insinue entre les mots et l’acte (…) »
Le suicide est alors le refuge et l’expression ultime d’une liberté individuelle.
Le jeune est allé jusqu’au bout, tirant par la mort la conclusion de ses interrogations.
Quand survient Alix, dans la deuxième partie de la pièce, l’acte irrémédiable est accompli, à la surprise pleine d’effroi de l’auteur, de retour temporaire au collège.
La fille de quatrième, séduisante et amusée, se substitue au disparu auprès de l’écrivain : elle s’invente le rôle de l’orpheline ou de la veuve ayant perdu son amour.
Alix met en demeure l’adulte d’écrire son histoire avec celui qui a mis fin à ses jours.
L’originalité de la mise en scène tient à ce que les deux rôles, comme réversibles, du garçon et de la fille, sont tenus par la même comédienne, Hélène Chevallier.
La création scénique de Matthieu Roy entretient un sentiment inattendu d’étrangeté en maintenant le bel élan inquiétant d’une attente et d’une tension qui incite à travers ce malaise même à retrouver imaginairement le disparu tandis que papote la vivante.
Un spectacle délicat et tiré au couteau qui pose les drames tragiques adolescents.

Véronique Hotte

Théâtre du Fil de l’eau à Pantin, les 16 et 17 avril
ATP d’Aix-en-Provence, les 20 et 21 avril
ATP de Villefranche-sur-Rouergue, les 27 et 28 avril
ATP de Millau, le 29 avril
ATP de Poitiers, le 12 mai

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