Dehors devant la porte, une pièce de Wolfgang Borchert, mise en scène de Lou Wenzel

Dehors devant la porte, une pièce de Wolfgang Borchert, mise en scène de Lou Wenzel

Dehors devant la porte
Les propos incisifs de la fin du prologue de Dehors devant la porte justifient le titre de la pièce que Wolfgang Borchert crée la veille de sa mort, à 26 ans :
« L’histoire d’un homme qui rentre en Allemagne, comme tant d’autres. Tous ces gens qui reviennent chez eux sans pourtant rentrer car ils ne savent plus où aller. Chez eux, c’est dehors, devant la porte. Leur Allemagne, elle est là, dehors, dans la nuit, dans la pluie, dans la rue.
Voilà leur Allemagne ! »
Le drame – conte noir fantastique à l’esthétique expressionniste et réaliste, avec d’un côté un rêve amer d’effroi et de l’autre un cauchemar grotesque et clownesque – s’inscrit à Hambourg, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, ville natale et en ruines d’un homme de 25 ans, de retour d’un camp sibérien de prisonniers.
À son retour, épuisé, souffrant du froid, vêtu de haillons, handicapé par un genou abîmé et portant des lunettes incongrues de masque à gaz, accessoire qui lui crée une distance salvatrice avec cette Allemagne blafarde, le dénommé Beckmann (Pierre Mignard engagé rageusement dans son rôle) est accompagné de l’Autre (Richard Pinto au verbe puissant et ironique), une conscience existentielle optimiste qui contrecarre le fatalisme de l’anti-héros. Dans l’embrassure d’une porte éclairée, comme découpée dans un long mur de toile mouvante, Beckmann converse d’abord avec un concessionnaire arrogant de pompes funèbres, une allégorie de la Mort florissante qui ne cesse de digérer paradoxalement la matière macabre de ces temps d’Année Zéro en rotant trivialement.
Il ne reste plus au soldat déchu qu’à disparaître en se jetant dans l’Elbe pour oublier les morts dont il est responsable en tant que soldat, et conjurer sa prise de conscience tardive : la vanité de toute guerre, ses tromperies et ses trahisons.
Or, dans le lit de son fleuve – une baignoire début de siècle en fer blanc installée sur le cours d’eau figuré par la chute vertigineuse d’un lais de plastique – l’Elbe personnifié (Nathalie Nell rayonnante et facétieuse) n’accède pas à la demande de celui qui veut mettre fin à ses jours. Mère autoritaire, elle lui intime le devoir de vivre pour mémoire garder et faire œuvre de mémoire, survivre enfin malgré les circonvolutions de l’Histoire. Le revenant fantomatique se sent étranger dans sa propre ville, perdu dans ses repères : sa femme l’a remplacé dans son lit, et lui-même, au cours de son errance, prend la place d’un soldat et mari porté disparu dans le lit d’une épouse compatissante (Valentine Vittoz moqueuse et ouverte à une vie plus joyeuse).
Beckmann s’en va encore demander des comptes abrupts à son colonel (Jan Peters à la belle rigueur militaire naturelle et un rien hypocrite), à table et en plein dîner familial, qui prend l’initiative pour une plaisanterie, enjoignant l’ex-soldat à se recycler dans des numéros de spectacle de clown – un rappel du même destin dramatique de Hinkemann de Ernst Töller qui a perdu sa virilité durant la guerre. La directrice du cabaret (Lorène Menguelti), bien que compréhensive, demande à l’apprenti comédien de travailler davantage son rôle pour un engagement ultérieur.
Après les souffrances endurées dans une guerre qui ne peut plus compter ses morts, le soldat ahuri et égaré fait l’épreuve de la démobilisation, dans tous les sens du terme, se dépouillant de son uniforme de soldat comme de sa raison combattante imposée militairement et devenue obsolète civilement, peinant à retrouver sa place dans la société.
Beckmann résiste avec peine contre une destinée tragique, vivant pour renaître dans un monde dont la reconstruction amnésique est imminente.
Lou Wenzel offre une belle mise en scène de théâtre engagé et poétique qui parle furieusement de nos temps rugueux, allant droit au but, dans la révélation de scènes éloquentes.

Véronique Hotte

La Parole errante – chez Armand Gatti à Montreuil, du 11 au 19 avril, http://www.la-parole-errante.org

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