Don Juan revient de guerre, de Ödön von Horvath, mise en scène de Jacques Osinski

Don Juan revient de guerre, texte d’Ödön von Horváth, traduction de René Zahnd et d’Hélène Mauler, mise en scène de Jacques Osinski
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Don Juan n’est plus ce qu’il était quand il revient de guerre – la Grande Guerre – dans une Allemagne politique et sociale effondrée dont l’inflation est sans issue.
Le pays connaît l’état humiliant de ceux qui, vaincus, ont encore à verser une dette de guerre, coincés dès lors entre les petites trafics, le marché noir et l’enrichissement rapide des profiteurs.
Ainsi, à la vision dégradée d’un état correspond l’époque des Années Folles, de 1919 à 1923, période d’ivresse où chacun tente de s’aveugler ou au contraire de se trouver librement, initiant certains avant-gardismes prophétiques.
C’est là qu’Õdön von Horváth inscrit le drame de Dom Juan revient de guerre (1935).
Entre jours blafards et fêtes nocturnes, le citoyen – bourgeois, ouvrier ou sans emploi – et les femmes, aussi, tentent d’oublier tout d’une misère noire quotidienne.
Dom Juan, soldat lassé de l’expérience militaire – une déception personnelle et collective -, revient dans un monde bouleversé par la crise : les hommes sont absents, tués sur le front quand ils ne sont pas morts de la grippe espagnole.
Ödön von Horváth, Hongrois de langue allemande, défini par les nazis comme «auteur dégénéré », réfugié à Vienne, revient sur le passé d’un pays fourvoyé.
Écrite pour un protagoniste masculin et trente-cinq rôles féminins, cette pièce chorale laisse apparaître une figure qui n’est qu’une ombre – marionnette de héros déchu – au milieu de présences féminines vivantes, gagnées par une volonté inentamable de vivre.
Refusant les règles d’un monde désormais révolu, ce sont les femmes qui prennent les affaires en main, non pas Don Juan qui pensait être devenu un autre. L’ancien séducteur espérait retrouver celle qu’il avait abandonnée avant la guerre.
Fantasme, rêve d’un gamin qui restera à jamais immature, mensonge qu’on se fait à soi afin de survivre en reprenant petitement assise sur des bases plus solides, ce souhait se heurte à la réalité de la Mort à laquelle le désinvolte ne s’est pas préparé.
Entre-temps, l’infidèle retombe dans ses faiblesses anciennes, multipliant les conquêtes, se laissant séduire, alors qu’il n’est dans l’âme qu’un vaincu terrassé.
Le metteur en scène Jacques Osinsk recrée avec esprit des temps moribonds.
Si ce n’est la grand-mère âcre et autoritaire de la disparue (Jean-Claude Frissung), la fille cadette (Agathe Le Bourdonnec) de la logeuse (Caroline Chaniolleau), l’homme à femmes ne rencontre que des victimes qui tombent sous son charme, soubrettes, serveuses, filles légères, villageoises, dames distinguées ou indignes – Noémie Develay-Ressiguier, Delphine Hecquet et Alice Le Srat sont tous ces rôles.
Mais elles n’empêchent pas, aussi nombreuses soient-elles, que le chemin ne mène l’égoïste à sa mort incontournalble, touché à son tour par les trahisons de l’existence.
Don Juan est incarné par l’étrangeté hésitante et créative d’Alexandre Steiger.
La scénographie de Christophe Ouvrard fait jouer le regard mobile du spectateur, passant des scènes d’intérieur aux scènes d’extérieur. Qu’il s’agisse de la chambre du malade hospitalisé, de l’appartement de la logeuse, du salon de la grand-mère, ou bien d’un lieu public – café, cabaret ou la nuit sur le chemin neigeux d’une forêt hivernale -, les situations diverses montrent un héros devenu hagard et pris de vitesse, un homme désenchanté au milieu d’un monde qui évolue à présent sans lui.

Véronique Hotte

Athénée Théâtre Louis Jouvet, du 2 au 18 avril. Tél : 01 53 05 19 19

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