Hinkemann de Ernst Toller, mise en scène de Christine Letailleur

Crédit photo : Elisabeth Carecchio
Saison 2014-15  Theatre dela Colline " Hinkemann " de Ernst Tolleradaptation, mescène,scénographie Christine Letailleur
Hinkemann de Ernst Toller, traduction de l’allemand Huguette et René Radrizanni, adaptation, mise en scène, conception scénographie Christine Letailleur
Pour Ernst Toller (1893-1939), dramaturge, poète et militant socialiste allemand, les écrivains ont le devoir de s’élever contre la haine de l’étranger, l’antisémitisme et la guerre. Celui qui a été soldat et blessé lors du premier conflit mondial écrit : « Nous vivons une époque de nationalisme effréné, de haine raciale brutale. Les hommes qui ont de la spiritualité sont isolés, menacés et agressés par la violence du pouvoir. La raison est méprisée, l’esprit diffamé… » La pièce Hinkemann, composée entre 1921 et 1922 en prison – une peine de cinq ans – pour avoir participé au mouvement révolutionnaire allemand de l’année 1919, traite d’une époque de misère, de chômage, de classes populaires et de femmes exploitées. La vision tragique de la solitude existentielle démontre que même l’engagement politique et le militantisme des Spartakistes contre l’état d’un monde, n’y peut rien : « Les hommes continueront à tuer, à lapider l’esprit, à souiller la vie, toujours, toujours et à nouveau », déclare Hinkemann à la fin du drame. Pour la metteuse en scène Christine Letailleur, la pièce parle pourtant d’amour et soulève la question du bonheur à travers l’histoire de cet homme désespérément seul. La pièce est d’une beauté noire somptuaire : le verbe en est clair, vif et tranchant comme une lame, à travers les monologues du personnage éponyme de la pièce, interprété par l’aisance à la fois naturelle et maîtrisée de Stanislas Nordey – comédien, metteur en scène et directeur du Théâtre National de Strasbourg -, habité par ses propres visions intérieures. Le personnage formule patiemment un éventail de convictions philosophiques et morales qui passent de l’enthousiasme, réparateur de blessures – le désir de continuer à vivre en dépit de tout – à un sentiment d’amertume et de colère intérieure qui le pousse à dresser un bilan lucide et cynique sur l’état dégradé de la société de son temps. Ce qui a produit le basculement dramaturgique d’un mouvement à l’autre, c’est la révélation par son rival en amour Grosshahn (jeu enlevé de Richard Sammut), non seulement de l’infidélité de son épouse Grete, incarnée par la belle présence de l’actrice Charline Grand – voix profonde et élégance corporelle – mais la découverte horrifiée par celle-ci de l’emploi de son mari dans une baraque de foire.Le soldat est devenu par nécessité mangeur de souris et de rats vivants, à lui seul un spectacle monstrueux face à un public avide de sang. Grete s’attache d’autant à son mari qui, de son côté, croit avoir perdu cet amour.
L’acteur tendu investit le plateau de son éloquence sûre et de sa haute stature, silhouette au long manteau se découpant dans les ombres d’un décor digne des premiers films expressionnistes allemands, entre chien et loup. Un espace découpé en triangle offre dans une nuit infernale la perspective d’une verrière à peine transparente dont on devine les recoins menaçants en ligne de fuite. De temps à autre, l’espace clos s’éclaire fébrilement et comme par magie, le temps d’un rideau de velours rouge tiré, ici et là, ouvert aux scintillements de lumières et de musiques festives des cabarets populaires d’époque. « Viens Poupoule, viens Poupoule, Viens… », chante avec une verve malicieuse le maître de cérémonie, cynique employeur forain – le comédien Christian Esnay au mieux de sa forme. Il faut, avant toute chose, faire semblant de se sentir vivre, dans l’esprit de Liliom (1909) de Ferenc Molnar ou de Casimir et Caroline (1932) de Horvath, drames où déambulent à la fête foraine les ouvriers et chômeurs désireux d’oublier leur misère. Des temps peu enchanteurs de ténèbres que saisit une acuité scénique pénétrante.

Véronique Hotte

La Colline – Théâtre National, du 28 mars au 19 avril. Tél : 01 44 62 52 52

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