Ancien malade des hôpitaux de Paris de Daniel Pennac, mise en scène de Benjamin Guillard

Crédit photo : Emmanuel Noblet

1 ANCIEN MALADE DES HOPITAUX DE PARIS Photo libre de droit Saladin Couche (c)Emmanuel Noblet
Ancien malade des hôpitaux de Paris – Monologue gesticulatoire, de Daniel Pennac, Collection Folio (n° 5873), Gallimard, mise en scène de Benjamin Guillard

L’acteur Olivier Saladin prend un spectateur à témoin dans la salle et s’adresse à lui : nous sommes tel jour, je me souviens de ce qui s’est passé exactement il y a vingt ans à l’hôpital, un anniversaire, il faut que je vous raconte ce temps d’internat.
J’étais « un jeune con en somme. Je n’avais pas encore creusé mes fondations que je me prenais déjà pour ma statue. »
La nouvelle de Daniel Pennac, « Ancien malade des hôpitaux de Paris », intitulée monologue gesticulatoire par son auteur est une pantomime verbale, un conte médical, chaque phrase correspondant à un geste technique approximatif, et chaque saynète à une mise en lumière finale du diagnostic, après que le cas ait été savamment déplié avec humour, mimé dans le délire, joué de manière burlesque, ballotté enfin entre mille péripéties diverses, et vocalisé encore selon l’art loufoque d’Olivier Saladin, familier espiègle des Deschamps. L’interne en médecine s’invente un destin professionnel prometteur, à la façon de son père – et ceci de génération en génération -, que symbolise l’acquisition personnelle d’une carte de visite significative, imaginée en rêve de manière obsessionnelle, un pass symbolique qu’il voit rehaussé de titres pompeux, gravés en relief, une marque élégante de réussite tapageuse, enfin une reconnaissance identitaire glorieuse.
Et de décliner celle de Saliège, un des mandarins – patrons ou sommités en milieu hospitalier – qu’il va côtoyer, le temps d’une garde de nuit infernale : « Docteur Paul Saliège, Major de l’Internat des Hôpitaux de Paris, Professeur agrégé, Urologie, Reins, Vessie, Prostate, Accessoires ». Ou bien, il brandit abstraitement la carte de Nicole Aymard : « Moi, Nicole Aymard, Cardiologue ».
Le rire déclenché est irrésistible. La garde de Gérard Galvan, placé en poste aux urgences une nuit, va devenir un véritable
cauchemar face à un malade atypique qui va rassembler à lui seul une multitude de symptômes non référencés et déroutants.
Ces symptômes évanescents vont apparaître puis disparaître fugitivement les uns après les autres, comme par magie, laissant chacun des collègues spécialistes appelés à la rescousse – des pontes, des autorités -, médusés et impuissants, malgré toutes leurs compétences ronflantes.
Aussi Galvan, faisant allusion à Angelin, spécialiste de la chirurgie viscérale, parle-t-il ainsi au patient insondable dont il espère la survie pour lui-même et son avenir professionnel : « Va pas mourir, toi, surtout, te déboyaute pas en cours de route, Angelin va te sortir de là, c’est un cador de la Viscérale, il a tendance à se prendre pour sa carte de visite…(Juste en face de l’Élysée)…mais c’est le roi du mou, je te le jure ! Accroche-toi, je cours pour toi… »
Résonne par instants un style à la Louis-Ferdinand Céline, langage crû et ordurier, évocation d’une panique personnelle qui atteint l’universel cosmique, et exposition d’une capacité profonde à s’émouvoir. Et de faire glisser le brancard dans les couloirs des services.
Et d’évoquer encore les pets intestinaux libérateurs, selon un ordonnancement savant du champ lexical des instruments à vent : déflagration, clairon, hautbois, flûte, fifre, tandis que le drap posé sur le malade s’envole comme une montgolfière. Et quand le patient est pris d’une crise furibonde incontrôlable, il échappe aux médecins comme un poisson vivant, tel « un bond de carpe ».
Mais l’urologue réactif plonge en rugbyman pour immobiliser les jambes du patient dont le pneumologue a saisi la tête pour qu’il ne la fracasse pas contre le sol. Et le narrateur « chope ses poignets pour échapper à ses ongles, qu’il a plantés dans ses propres paumes.» Enfin la main de l’urgentiste s’élève qui plante sa seringue « dans le mille ».
Comment mieux décrire cet événement inouï, romanesque et rocambolesque ? Le clown Olivier Saladin joue le narrateur – médecin interne ahuri – et mime en même temps d’une tournure altière et d’une voix suffisante ses collègues auto-admiratifs.
La folie joyeuse de la course de brancard, à travers les labyrinthes hospitaliers, tourne au numéro d’enfer.
Un moment pleinement réparateur et thérapeutique de théâtre savoureux.

Véronique Hotte

Théâtre de l’Atelier à Paris, à partir du 21 mars, relâches exceptionnelles les 12 et 13 mai. Tél : 01 46 06 49 24

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s