Chatting with Henri Matisse, lecture dirigée par Éric Vigner

Crédit photo : Stéphane Buttigieg
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Chatting with Henri Matisse – The Lost 1941 Interview -, d’après Les Conversations inédites entre Pierre Courthion et Henri Matisse, Lecture dirigée par Éric Vigner

Chatting with Henri Matisse est une lecture-performance dirigée par le metteur en scène et plasticien Éric Vigner sur les conversations que le chef du fauvisme, le peintre Henri Matisse (1869-1954), a eues en 1941, durant la Seconde Guerre mondiale, avec le critique d’art Pierre Courthion. Le spectacle est d’autant plus sensible et mystérieux pour le public et les interprètes qu’il se tient dans la salle Matisse du Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, comme si l’esprit du maître protégeait de loin mais sûrement les mots risqués qu’on pourrait avoir sur son art.
Matisse délivre là en toute simplicité et pudeur des bribes de sa vie donnée cash.
Fils d’un marchand de grains du Cateau-Cambrésis, rien ne le destinait à la peinture.
Clerc d’avoué dans une étude de Saint-Quentin, il commence à peindre lors d’une convalescence. De fil en aiguille, il s’inscrit à Paris à l’Académie Julian pour préparer le concours d’entrée aux Beaux-Arts et suit les cours du soir de l’École des Arts décoratifs.
Gustave Moreau le remarque, en train de dessiner, et lui donne accès à son atelier en le dispensant du concours d’entrée. Matisse reconnaît l’apport immense de Moreau dans l’affirmation de sa personnalité, à travers l’interprétation libre des maîtres anciens. Si l’expression est le but à atteindre, il doit l’obtenir par la disposition de son tableau, par la recherche des « lignes essentielles ».
La souple guirlande des arabesques de La Danse, commandée par Chtchoukine en 1909, aujourd’hui à l’Ermitage, illustre ce regard : « Trois couleurs pour un vaste panneau de danse : l’azur du ciel, le rose des corps, le vert de la colline » (interview pour Les Nouvelles, 12 avril 1909). En 1930, après avoir siégé dans le jury de l’Exposition internationale Carnegie à Pittsburgh, Matisse se rend à Merion en Pennsylvanie, où le docteur Barnes lui demande une peinture murale sur le thème de La Danse, déjà traité : « A un moment, l’inspiration est arrivée, j’ai pris mon fusain, emmanché à un grand roseau, et je me suis mis à dessiner, d’un bout à l’autre de ma surface de treize mètres, la ronde de mes danseuses. J’avais démarré, pris possession de la surface par la force de mon imagination. Finalement c’est comme ça que j’ai fait ma toile, de sentiment, sans prendre de modèle ».
La seconde version est mise en place en 1933 en présence de l’artiste – la première au M. A. M. de la Ville de Paris, ici présente, ne correspondait pas exactement au cadre architectural – et témoigne d’une maîtrise exemplaire de l’arabesque dynamique restituant le nu inscrit sur un fond. Nous n’évoquerons pas toutes les réflexions essentielles de l’artiste sur la peinture, toujours réservé, économe et efficace dans la délivrance de ses aveux.
Quelques images colorées retiennent pourtant longuement l’attention. La chambre de l’artiste, tout en haut de l’immeuble, sur le quai Saint-Michel, laisse entrevoir au jeune homme la nuit, par la lucarne, les lumières proches de la lune et des étoiles, un bonheur poétique.
Matisse fait un voyage à Tahiti en 1930 dont il se souvient encore, une pluie torrentielle durant un mois, un volcan imposant et sombre, des plages de sable noir. La pluie s’arrête enfin, et en quelques jours les colline verdissent d’une couleur pure – herbe verte et printanière surtout et quelques fleurs seulement, sous l’éclairage éblouissant d’une lumière singulière : « Pour moi, une couleur, c’est une force. Quand je mets un vert, ça ne veut pas dire de l’herbe. Quand je mets un bleu, ça ne veut pas dire du ciel. Ce sont des couleurs qui créent une certaine expression sur l’esprit du spectateur, expression combinée par le mélange. Il faut, pour créer l’œuvre d’art : un artiste, un objet, l’œuvre, le public. C’est tellement vrai que s’il n’y a pas de public, il n’y a pas d’artiste.»
Eric Vigner poursuit à travers cette lecture son travail sur la question de la définition de l’œuvre d’art, initié avec la reprise des minutes du procès Brancusi contre Etats-Unis (1996). Remercions pour leurs prestations sincères, les comédiens assis de part et d’autre d’une longue table étroite joliment éclairée, Jean-Michel Ribes – Matisse paisiblement habité et toujours juste – , et Agathe Bonitzer – Pierre Courthion, le critique qui questionne. Celle-ci se lève, amorce quelques pas, scrute la fresque prestigieuse de La Danse au-dessus d’elle, et se rassied. Elle porte en elle la réserve et l’humilité du modèle de peinture, un corps libre et un profil noble devant le maître souverain.

Véronique Hotte

Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, les 10, 11 et 12 mars 2015

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