Toujours la tempête de Peter Handke, mise en scène d’Alain Françon

Crédit Photo : Michel Corbou
001
Toujours la tempête de Peter Handke, texte français de Olivier Le Lay (Éditions Le Bruit du temps, version scénique publiée à l’Avant-Scène Théâtre), mise en scène d’Alain Françon

Alain Françon imagine un plateau en pente, une vaste scène shakespearienne dévastée par la lande et les guerres fratricides à la King Lear, un décor réalisé par Jacques Gabel, une inclinaison de prairie abstraite destinée à la fauche ou à la pâture. C’est aussi une plaine entourée par les montagnes de la Carinthie de langue initiale slovène, que le metteur en scène verse au regard du public rivé à Toujours la tempête, l’épopée familiale, rurale et universelle de l’écrivain autrichien résidant en France, Peter Handke dont le cœur est pour toujours dans le Jaunfeld.
Depuis un arbre invisible, création d’un paradis perdu, des pommes moirées suspendues en l’air, sans tronc ni branches, mobile subtil, restent gravées dans les hauteurs pour la contemplation du spectateur, à travers la mémoire de Moi – l’auteur narrateur et autobiographe approximatif, ébloui par les vergers de son enfance.
La mémoire de l’écrivain lui joue des tours, mais il entend distinctement le tintement de l’angélus : « Cette lande… Je l’ai vue autrefois, dans un autre temps, et je la revois à présent, avec le banc où je me tenais jadis avec ma mère, par un après-midi d’automne ou d’été, je crois, loin du village, et en même temps dans la région natale. Il était, il est inhabituellement vaste, cet horizon du pays natal. »
Le récit épique s’installe, à la façon d’une forme apaisée de réconciliation avec la mère et avec soi, sur un banc, en harmonie avec le paysage, – un tribut de la sagesse et du temps. Ainsi, Moi est le fils bâtard de mère slovène et de père allemand, soldat nazi, identifié à jamais comme oppresseur, du côté du Grand Reich qui a annexé l’Autriche.
L’écartèlement de l’enclave slovène fera que deux des oncles seront des « malgré eux » engagés dans l’armée allemande, morts en Norvège et sur le front russe, tandis que l’oncle aîné Gregor, parrain de Moi, et la tante Ursula, seront victimes de la répression nazie en tant que résistants engagés dans le Front de libération yougoslave – les « cadres verts » des forêts de pins et d’épicéas de Carinthie, bois, sous-bois et vertes sapinières.
Ces résistants seront considérés par les Autrichiens comme des traitres et des communistes, raconte Michel Corvin. La famille aura été décimée par la guerre ; les survivants vivront dans ce goût amer infligé par la trahison de l’Histoire puisque les Slovènes – peuple, langue et culture – ont été rattachés à l’Autriche dans la configuration du Nouveau Monde dessinée par Yalta. Ils pensaient en slaves rallier la Nouvelle Yougoslavie mais ils sont oubliés par le grand frère russe – frère de langue – : « Plus encore qu’autrefois, nous honorerons désormais notre langue maternelle… Et personne ne peut nous donner cet ordre : Tu seras un Allemand. »
Le sentiment de la nostalgie s’est dès lors d’autant déployé car si l’âme désire retourner au pays, c’est parce qu’elle y est à la maison.
La nostalgie du banc devant la maison convoque dans la gaieté les ancêtres réunis de l’écrivain (Laurent Stocker, le carnet et le crayon à la main) : le grand-père patriarche et plutôt réac (placidité de Wladimir Yordanoff), la grand-mère résistante de cœur (émouvante Nada Stancar), la mère solaire (Dominique Reymond en ballerine gracieuse), la tante solitaire Ursula, façon Macha tchékhovienne, mais active et rebelle (troublante Dominique Valadié, traversée par la douleur du monde) qui aime pudiquement les siens. Sont rassemblés les trois oncles, dont le coureur de jupons Valentin (Stanislac Stanis), Benjamin (Pierre-Félix Gravière en garnement d’antan), et l’aîné Gregor (cordialité bougonne et bon enfant de Gilles Privat).
Et si le dégoût s’installe chez le narrateur, un mal à la René de Chateaubriand, avec un désenchantement pour la vie, une tendance à l’inaction, un abus du rêve et un sentiment orgueilleux de l’isolement.
Bien que proche, le narrateur se distingue de l’oncle résistant Gregor, arboriculteur et cidrier, spécialiste de pommes et de poires – de la Louise Bonne d’Avranches là la Boskoop de Hollande -, arrêté dans le dégoût de ce qui est étranger – des treilles du voisin à la ville proche jusqu’au dégoût de la nostalgie, l’éternel mal du pays, et le dégoût de soi.
Aussi l’oncle misanthrope, dont le destin brisé se définissait dans un rapport à une terre, un territoire habité par une collectivité, un peuple, une langue, hait-il les hommes et leur absence de distinction.
La position radicale n’est pas ralliée par le neveu aimant : au-delà des villages primordiaux, la communauté reste imaginée. L’écrivain n’ignore plus sa raison d’être, il a enfin arraché la racine de sa tristesse et de ses aversions : il ne rêve plus, il écrit, note, et noue des liens ouverts à l’infini. En même temps, son théâtre, saisi par le regard aigu du metteur en scène, offre un vrai paysage, une « cosa mentale » sur les idées et les sentiments, portés par l’humanité magnifique de comédiens de chair.

Véronique Hotte

Ateliers Berthier de l’Odéon –Théâtre de l’Europe, du 4 mars au 2 avril. Tél : 01 44 85 40 40
Toujours la tempête de Peter Handke, traduction de l’allemand par Olivier Le Lay, éditions Le Bruit du temps, version scénique publiée à L’Avant-Scène Théâtre.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s