Pouilles, texte et conception Amadeo Fago, traduction Patrick Sommier

Crédit photo : Pascal Victor
POUILLES (Amedeo FAGO) 2015
Pouilles, texte et conception d’Amadeo Fago, traduction Patrick Sommier

Situées à l’extrême sud-est de la péninsule, les Pouilles dessinent le « talon » de la « botte » italienne, une région baignée par la mer Adriatique et la mer Ionienne. Avec le golfe de Tarente, cette région orientale d’Italie bénéficie d’une large surface côtière. Tarente fut l’une des plus importantes cités de la Grande Grèce.
Aujourd’hui, hormis la vieille ville et le fabuleux Musée archéologique national, Tarente présente un paysage industriel d’usines sidérurgiques construites près du centre ville. Le port pittoresque donne à voir de gros bateaux en fer, des grues et l’ambiance des quais. Tarente est aussi la ville la plus polluée d’Europe dont l’origine est industrielle.
On travaille et on meurt de maladie, ou bien on reste en santé mais on est au chômage.
Sur l’écran de scène, apparaît la large baie de Tarente filmée, un ciel et une mer immenses que ponctuent quelques barques, un rêve de page touristique rapidement tournée, sans que l’on ne découvre ni ses célèbres collines ponctuées de chênes verts ni sa pluie discrète teintée du sable rouge du désert, soufflé par le sirocco.
L’auteur et homme de théâtre Amadeo Fago, figure de sage mélancolique à l’italienne, à la fois théoricien et praticien de l’exercice théâtral et cinématographique, raconte, présent sur la scène mais en voix off, qu’il est allé en 2011 à la découverte de Tarente d’où sa famille est originaire.
Et c’est à partir de ce retour dans la ville mythique parentale que se déploie sur grand écran, son paysage portuaire et son cimetière que va rejoindre le narrateur, lui-même filmé marchant entre les sentes étroites des allées funéraires, découvrant dans un pincement douloureux le caveau familial et sa chapelle à l‘abandon.
Réaction sourde mais efficace : le descendant n’aura de cesse de retrouver l’histoire des siens forcément impliqués dans l’Histoire. Chemin faisant, il accède à l’accomplissement de la conscience de soi, grâce à la découverte d’événements familiaux que dispensent au hasard les lettres, les notes, les journaux intimes, une façon unique de revivre pleinement l’expérience des anciens – les siens.
Aussi apprend-on, selon le débit sans respiration d’un récit rigoureusement chronologique, qu’Amadeo Fago est le petit-fils d’Angelo et le petit-neveu de Ferdinando, les deux frères étant associés dans l’entreprise héritée de leur père : « Ferdinando et ses deux jumeaux sont enterrés dans la tombe de Tarente. »
On ne racontera pas le déroulé sur plusieurs générations d’une famille fort aisée dont les garçons font de brillantes études tandis que les filles n’apprennent que l’art de la cuisine avant de trouver homme à marier, si ce n’est la petite dernière qui accomplit de belles études supérieures, portée par le parrainage de ses nombreux aînés.
Toujours est-il que nous pénétrons à l’intérieur des photos sépias – personnages assis ou bien debout, rassemblés et immobiles autour de la fête paternelle par exemple, quand les canons de la Grande Guerre grondent mais qui n’empêchent pas que quatre des fils mobilisés ne reviennent pour honorer l’événement familial.
La photo chorale des parents et leurs enfants laisse surgir par la magie des effets spéciaux, l’un d’eux qui vient sur le devant de scène parler au public, mais toujours en figure virtuelle d’écran, et raconter sa vie, ses désirs, ses échecs et ses réussites. Ces apartés touchent diversement chacun des personnages sans suivre nul lien chronologique.
Sur le plateau, Amadeo est à son bureau de travail, recollant les morceaux épars de sa mémoire à travers le puzzle à reconstituer des éléments brisés d’une céramique. L’auteur-narrateur ouvre ses documents, en sort des papiers et lit des cartes postales : l’acteur scénique vivant fraie sur l’écran avec le dos d’une carte ancienne. Il fouille dans une vieille armoire et retire des vêtements d’époque qu’il plie avec soin dans une malle ou bien dont il revêt des mannequins féminins.
Mais avant qu’on ne retrouve le tombeau familial de Tarente, restauré et réhabilité, le théâtre aura repris ses droits comme la nature dans un lieu à l’abandon. Un des personnages sort du cadre d’une belle photo statique sur écran et fait retour sur la scène, non pas en silhouette virtuelle, mais cette fois en comédien vivant qui entre en dialogue soudain avec Amadeo.
L’acteur n’est autre, contre toute vraisemblance, que son jeune père du temps passé et qui aura soixante-huit ans quand Amadeo naîtra. Or aujourd’hui, le père est bien jeune et le fils bien âgé ; il suffit, pour saisir la finesse, de se projeter imaginairement dans le futur d’un passé, ou bien le présent d’un avenir atteint.
Le spectateur est ravi de l’entourloupe autant que le jeune père dubitatif au départ, plus confiant ensuite. Comment connaître enfin ce que réserve le temps ?
Les aiguilles des heures mélancoliques ne s’arrêtent pas pour autant mais elles font faire au spectateur rêveur un beau voyage nostalgique dans le temps.

Véronique Hotte

Festival Le Standard Ideal – programme hors les murs de la MC93 – 10é édition, Théâtre Gérard Philipe, CDN de Saint-Denis, du 4 au 13 mars. Tel : 01 48 13 70 00 ou MC93 : 01 41 60 72 72

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