La Bête dans la jungle de Henry James suivi de La Maladie de la mort de Marguerite Duras, mise en scène de Célie Pauthe

Crédit photo : Elisabeth Carecchio

Saison 2014-15  Theatre de la Colline CDN Besançon Franche Comté "la Bête dans la Jungle" de Henry James, adaptation Marguerite Duras mise en scène  Célie Pauthe
La Bête dans la jungle d’après la nouvelle de Henry James, adaptation française de Marguerite Duras, d’après l’adaptation théâtrale de James Lord, suivi de La Maladie de la mort de Marguerite Duras, mise en scène de Célie Pauthe

Le premier volet de la mise en scène en diptyque de la directrice du CDN Besançon Franche-Comté, Célie Pauthe, La Bête dans la jungle de Henry James, suivi un peu artificiellement par La Maladie de la mort de Marguerite Duras, est un choix littéraire qui paraît surprenant, si ce n’est que la seconde signe en 1962 l’adaptation théâtrale du récit énigmatique du premier datant de 1903, et que ces deux œuvres lointaines et proches se répondent l’une l’autre dans une même vision de la rencontre amoureuse inaccomplie.
Si l’on simplifie l’analyse, La Bête dans la jungle préfère l’esthétique de l’implicite, du non-dit, du secret et du mystère définitivement celé et clos – on ne nomme pas les aspects privés de toute vie, ses pensées profondes, ses sentiments vrais, ses rêves -, une époque révolue.
La Maladie de la mort, plus contemporaine, livre à la lumière les aveux extérieurs et crus des intimités qui restent toutefois non encore dévoilées puisque par nature ne peuvent guère se livrer au jour l’intériorité de l’être, l’essence de son existence énigmatique, tant littéraire que métaphysique.
L’énigme du désir et de l’amour à vivre reste intacte et s’intensifie d’autant à l’écoute de la parole singulièrement poétique de Duras : « Un autre soir, par distraction, vous lui donnez de la jouissance et elle crie. Vous lui dites de ne pas crier. Elle dit qu’elle ne criera plus. Elle ne crie plus. »
À contempler d’emblée pour le public en attente dès son entrée en salle, le décor majestueux de Marie de la Rocca, une scénographie qui rappelle le concept store Bonpoint de la rue de Tournon à Paris, un hôtel particulier du 17ème siècle, dévolu au grand luxe de la couture pour enfants. Un lieu impeccablement décoré à l’esprit bourgeois et assis, un rien bobo, sensible au passage du temps et à son usure que l’on perçoit sur les murs dans cet effleurement visuel et sensuel des grands pans de lambris de bois gris et au sol sur les jetées verticales de larges lattes de parquet.
Le mobilier rare et de qualité est mis luxueusement en scène, quand les techniciens, servants de cérémonie, installent dans le silence du plateau deux fauteuils blancs d’époque, des lampes de chevet, un piano, des bouquets de fleurs d’anniversaire, un buste d’artiste, une table de salon et une autre pour le repas servi à deux entre vaisselle de porcelaine et verres de cristal.
La scénographie à tendance illustrative accumule les poncifs de milieux et d’époque.
Et il est bien douloureux de constater que la force des apparences ne peut rien contre la vérité et finalement le faux-semblant peut tenir lieu d’expérience vécue.
Ainsi, parle la profonde Catherine Bertram, la nièce désargentée d’une châtelaine fortunée, qui s’adresse dans cet espace trop grand à John Marcher, visiteur un peu perdu le temps d’une soirée, et qui s’attache obstinément en ces lieux de prestige à admirer le portrait d’un tableau de maître. L’invité deviendra un habitué du château et un ami proche de cette hôtesse délicate, lui ayant confié par hasard lors d’une rencontre précédente et approximative datant de dix années, l’effroi qui le hante, l’attente mystérieuse du bondissement sur lui de la fameuse Bête dans la jungle.
Sans qu’il n’y ait jamais ni déclaration ni acte d’amour, la femme agit pourtant en consolatrice et restera auprès de l’homme à guetter l’horreur attendue, la fin peut-être de cet amour qui s’ignore chez John et de la vie à travers la mort de Catherine.
Et même si les femmes confidentes jamesiennes dans leur offrande inutile ne peuvent jamais apaiser les tourments masculins dans leurs quêtes passionnées, La fidèle Catherine déclare derrière sa porte fermée de condamnée par la maladie :
« Si je le pouvais je vivrais encore pour vous, mais je ne le peux plus. »
Les comédiens incarnent de bien beaux personnages de théâtre, Valérie Dréville et John Arnold, malgré l’écartèlement des distances qu’impose la majesté du plateau, vivent au plus près la justesse sensitive et philosophique du texte de l’écrivain américano-britannique.
Le deuxième volet du spectacle – La Maladie de la mort – souffre de l’éclat de La Bête dans la jungle, de sa luminosité existentielle pleine et volatile. Dans La Maladie de la mort (1982), John Arnold endosse désespérément mais avec force la figure de l’homme en procès, et Valérie Dréville, la diseuse de didascalies, des « elle dit ». Mélodie Richard sait interpréter, au milieu du lit installé sur le plateau immense, et sous le jeu savant d’un drap blanc mobile, la jeune fille experte dans la nudité innocente, prostituée d’occasion pour plusieurs nuits à la demande de l’homme.
On ne peut s’empêcher d’évoquer, plus de trente ans ans plus tard, le film sans concession de Guillaume Nicloux L’Enlèvement de Michel Houellebecq (2013), dans lequel l’écrivain se fait supposément séquestrer et demande à payer une jeune femme, comme écrirait Duras, « au hasard de (s)on sexe dressé dans la nuit qui appelle où se mettre, où se débarrasser des pleurs qui le remplissent.»
La vision new est bien plus subversive, loin du romantisme un peu désuet de Duras.
Pourtant, le charme de Célie Pauthe agit bien là, quand passe en vidéo, entre ciel nuageux et mer bleue, un bateau gigantesque sous les cris des mouettes blanches.

Véronique Hotte

La Colline – Théâtre national, du 26 février au 22 mars. Tél : 01 44 62 52 52

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