Les Larmes amères de Petra von Kant, de Rainer Werner Fassbinder, d’après la traduction de Mathieu Bertholet, mise en scène Thierry de Peretti

Crédit Photo : Huma Rosentalski
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Les Larmes amères de Petra von Kant, de Rainer Werner Fassbinder, d’après la traduction de Mathieu Bertholet, en scène de Thierry de Peretti

R.W. Fassbinder écrit sa pièce Les Larmes amères de Petra von Kant en 1971, qui deviendra un film-culte un an plus tard, représentatif d’un esprit post-soixante-huitard subversif, avec l’inoubliable Hannah Schygulla et Margit Carstensen.
Thierry de Peretti monte aujourd’hui la pièce plutôt cinématographiquement que théâtralement, mettant en lumière la figure centrale et irradiante de Petra von Kant qu’interprète avec élan et authenticité Valeria Bruni Tedeschi à la voix de rocaille.
L’héroïne est une célèbre créatrice de mode : veuve d’un premier mari et divorcée du deuxième, Petra habite avec Marlene (Lolita Chammah), styliste et assistante qu’elle se plaît à maltraiter et à humilier comme une esclave, à la fois absente et présente. Quand sa fille lui demande la raison de ce comportement indigne, Petra rétorque : « Parce qu’elle ne mérite pas mieux et parce qu’elle aime ça, tu comprends ? »
La maîtresse-femme s’éprend alors de Karin (Zoé Schellenberg), une belle jeune femme d’origine ouvrière à qui elle propose de partager son appartement et de bénéficier de ses appuis pour se lancer dans le mannequinat… Dévastée par l’urgence de la passion, Petra tisse avec soin un rêve d’amour sans homme ni barrière de classe, un projet voué à l’échec dont la fête ratée de l’anniversaire de la modéliste sera le révélateur, douloureux et libératoire en même temps. À travers cette expérience initiatrice malheureuse, Petra accède à la vérité de soi et de l’autre ; elle reconnaît enfin l’assistante maltraitée : « J’ai à te demander pardon pour beaucoup de choses, Marlène. À l’avenir, nous collaborerons vraiment, tu auras le plaisir qui te revient. Il faut que tu puisses être heureuse. »
Les relations humaines et amoureuses passent d’abord par des considérations politiques, sociales et sexuelles, un regard cynique caractéristique de Fassbinder.
L’intimité fraie sourdement avec le politique, les rapports de domination et de soumission. Si Karin, socialement inférieure mais libre, s’en va, la dominatrice Petra s’effondre, elle qui n’aspire en figure fortunée qu’à « posséder » le monde et l’autre.
La scénographie recherchée de Rudy Sabounghi laisse descendre artistement sur la scène le traîné d’une tenture, une tapisserie moyenâgeuse de Dame à la Licorne.
Un grand miroir rectangulaire renversé laisse le spectateur surprendre les recoins privés de l’appartement rougeoyant de Petra, dont le cabinet de toilettes ouvert, une métaphore du dévoilement des intimités qu’impose la maîtresse tyrannique.
Une bande-son musicale œuvre tout au long de la représentation, des vagues sonores plus ou moins fortes – « une playlist des années 70 de Fassbinder, une autre d’équivalence contemporaine, une autre encore de musiques en langue allemande, et une dernière avec de l’opéra, du baroque, et des choses bizarres ».
On observe une penderie de vêtements colorés installée à cour sur le plateau qui répond au piano placé à jardin, et au centre un canapé, une petite table de salon, avec des bouteilles d’alcool en quantité qui jonchent en désordre le piano et le sol.
Le jeu reste apparemment ouvert, les entrées et les sorties se font de salle à scène.
Valeria Bruni Tedeschi dans le rôle-titre est convaincante, nerveuse, tendue à l’extrême, parole heurtée et cigarette aux lèvres, une figure meurtrie à la Cassavetes.
Les autres personnages féminins autour d’elle n’existent qu’à peine, malgré Karin à la belle sensualité vulgaire et nonchalante de Zoé Schellenberg, au jean très ajusté.
Kate Moran joue l’amie désinvolte et indifférente, à la silhouette longiligne.
Lolita Chammah incarne une Marlène silencieuse, étrange et imprévisible.
L’ensemble approximatif ne fait qu’illustrer de façon réaliste l’œuvre de Fassbinder, à travers notamment de beaux baisers de cinéma qui ne font pourtant jamais théâtre.
Malgré les efforts du rôle principal, il manque à cette création la tranquillité cruelle de toute confrontation entre les êtres et dont on devrait saisir les enjeux de survie.

Véronique Hotte

Théâtre de L’œuvre , à 21h, à partir du 12 février pour 60 représentations

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