Medealand de Sara Stridsberg, traduit du suédois par Marianne Ségol Samoy, mise en scène de Jacques Osinski

Crédit Photo : Pierre Grosbois
MEDEALAND
Medealand, de Sara Stridsberg, traduit du suédois par Marianne Ségol Samoy (Ed. L’Arche), mise en scène de Jacques Osinski

La Médée de Medealand de Sara Stridsberg est proche de celle d’Euripide qui apparaît sous l’aspect d’une femme humiliée, lançant des récriminations contre Jason et l’injustice de Créon qui l’exile de Corinthe : une figure dangereuse possédée par un « démon » intérieur. Cette héroïne est psychologiquement en proie à la passion et aux déchirements intérieurs, partagée entre la pitié à l’égard de ses enfants et une soif farouche de vengeance, elle se décidera à tuer ses fils.
La tragédie a des résonances naturellement féministes, plaçant le regard sur la situation de la femme dans le foyer familial. Cette Médée recèle une profondeur tragique particulière. Une fois accompli le meurtre de Créuse, fille de Créon et nouvelle épouse de Jason, suivi de l’infanticide, dans une montée paroxystique de la violence, la magicienne annule son existence liée jusqu’à présent à l’univers de l’homme, pour reconquérir une virginité symbolique des origines perdues de Colchide. Hantée par une soif d’absolu, une volonté farouche de destruction et le désir de se punir des meurtres passés – son frère -, et de l’abandon de ses parents, Médée est une âme dont la grandeur monstrueuse répond à un sublime inversé.
L’auteure contemporaine suédoise, Sara Stridsberg, est sensible à l’existence dans notre société indifférente des figures féminines marginales, en général, qui se sont perdues en chemin. Le metteur Jacques Osinski voit Médée une borderline qui ne plie pas, « le corps en miettes mais l’esprit flamboyant. »
La mère de Médée, l’aiguille et le fil de couturière à la main, s’adresse à sa fille :
« Mais tu dois apprendre à t’incliner devant le monde quand il te regarde. Personne n’y échappe. Aucune femme. Pas même toi, Médée. »
Abandonnée par l’homme aimé auquel elle a tout donné, Médée refuse de plier. Nulle soumission ne saurait lui convenir, si ce n’est un rapport amoureux absolu.
Par elle, la condition féminine interroge sa destinée dans le monde et son humanité.
L’amour qui devait sauver Médée des obstacles sociopolitiques détruit la femme :
« L’amour, c’est le gaz carbonique du sang. L’amour, c’est une punition. Dans le futur, personne n’aimera. L’amour sera supprimé. Une barbarie révolue, incompréhensible et antidémocratique. Tout le monde rira de nous, pauvres fous aimants. »
Le cœur brisé, la malade aspire à à être hospitalisée, pour ne plus être ce qu’elle est.
La déesse, médecin urgentiste aussi, décline l’état civil de la patiente, un rapport clinique policier : « Deux enfants. Des garçons. Dont elle s’occupe seule depuis quelque temps. Sans logement. Sans revenus. A eu une activité professionnelle autrefois mais a arrêté quand son mari a eu un point de vue là-dessus. A tenté de travailler à domicile mais progressivement son activité est tombée à l’eau. Est originaire de Colchide. Pas de famille, pas d’amis, personne vers qui se tourner. »
Médée, dans l’anonymat d’une salle d’attente d’hôpital aux urgences psychiatriques, est une étrangère, une sans asile, une sans domicile fixe, face à l’impersonnalité de toute administration, un statut dont la violence anonyme ne peut laisser indifférent. La scénographie de Christophe Ouvrard répond aux didascalies de la pièce de Sara Stridsberg : elle propose un espace blanc, éblouissant et impersonnel, aux portes battantes ; une morgue hospitalière dont un panneau fait jouer le lit adultère des amants ou le tiroir des morts cachés, laissant paraître la couche des enfants défunts.
Maud Le Grevellec est fascinante en grande Médée sensuelle de nos temps hard – tenue rock juchée sur des boots hautes ; elle arpente lourdement sans se lasser jamais, de jardin à cour, le sol plastifié blanc, allant et venant à la façon d’une hyène insoumise et inapaisée qui subjugue, hypnotise ou endort l’adversaire. Ses ennemis ont l’allure souhaitée : Jason – Julien Drion, costume de jeune parvenu, sorti d’école de commerce – ne fait évidemment pas le poids, réduit à sa fonction volage ; et Créuse – Delphine Hecquet en Lolita – n’a droit qu’à une existence de poupée. Créon – Jean-Claude Frissung – est veule et lâche, soumis à un désir frelaté pour Médée. Quant aux autres femmes, la mère – Caroline Chaniolleau -, la déesse – Gretel Delattre -, et la baby sitter – Noémie Develay Ressigiuier-, elles se révèlent de belles compagnes lumineuses grâce à un jeu déclamatoire bien frappé. Au prix d’une représentation à la façon d’un chemin de croix mené, Médée cesse enfin de pleurer.

Véronique Hotte

Studio-Théâtre de Vitry, du 13 au 16 février

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