Requiem de Hanokh Levin, traduction de Laurence Sendrowicz (ed. Théâtrales), mise en scène de Cécile Backès

Requiem, de Hanokh Levin, traduction de Laurence Sendrowicz (éd. Théâtrales), mise en scène de Cécile Backès
requiem
Requiem de l’auteur israélien Hanokh Levin, créé par Cécile Backès, directrice de la Comédie de Béthune -Centre dramatique national Nord-Pas de Calais-, se présente pour la metteuse en scène comme la dernière œuvre d’un poète qui retrouve ses origines slaves, en s’inspirant de nouvelles de Tchekhov, ceci afin de raconter le passage de vie à trépas. Comment écrire la fin d’une existence – commune à tous – dans une proximité extrême avec la mort ? Quelle aura été la valeur de l’existence avant que ne se dépose sur son paquet désormais plié le grand voile du silence ?
Le drame passe, selon la griffe de Levin, par une représentation vivante de l’art théâtral, depuis la gravité de la situation macabre jusqu’à la farce et le conte. L’œuvre testamentaire s’accomplit à travers le récit d’un artisan malheureux et égoïste, sur l’expérience fatale, celle de sa femme d’abord qu’il vit en observateur privilégié, celle ensuite d’un nourrisson éprouvée par la mère, enfin la sienne live.
Se crée à la fois une initiation pour le faiseur de cercueils, une aventure scénique pour le public, tous méditant avec un demi-sourire sur cette expérience égalitaire.
La pièce – fiction et philo – pourrait être définie comme une installation « à la croisée des chemins », qui mène le pauvre fabricant à la rencontre même de sa conscience.
Cécile Backès a fait le choix judicieux de réconcilier cette fable ultime avec la réalité, à travers la dimension paradoxale d’un carnaval – son irréalisme spontané – , une forme d’expression populaire où entrent en jeu les masques et les déguisements.
Le Vieux (Philippe Fretun, jeu naïf et paisible, caquette et veste d’artisan) se fait l’humble narrateur de sa propre histoire, un récit qui alterne avec la mise en scène – théâtre dans le théâtre – d’épisodes illustratifs et colorés, exemplaires de l’intrigue.
La Vieille qu’il regrette, maintenant qu’elle est malade, de n’avoir pas assez regardée (Anne Le Guernec qui jouera aussi la jeune mère combattive du nourrisson défunt) – cheveux blancs, jupe noire et motifs de broderie folklorique -, balaie le sol de sa cabane en faisant de petits pas dansants évocateurs. Ce couple universel de conte populaire rassurant s’accorde avec la figure ludique de l’infirmier alcoolique et désabusé (François Macheray), consulté pour un avis fatal et sarcastique.
Mais avant de rejoindre, depuis le village initial, le centre sanitaire du bourg le plus proche, il aura fallu passer par l’épreuve d’un cheminement physique scénique.
Une jolie carriole d’une invention inouïe foule le sol des allées au bord des quatre murs du plateau, en vue des errances quotidiennes des personnages : deux belles roues de ferronnerie et un habitacle carré que portent les passagers quand la voiture se mobilise, et qu’ils déposent à l’arrêt. La métaphore du théâtre dans le théâtre ne cesse de se filer dans ce tableau lumineusement surréaliste, à l’intérieur de la carriole grâce aux comédiens porteurs. Ainsi, à côté du Vieux et de la Vieille qui cheminent , se tiennent alternativement un même duo d’ivrognes et de putains. Félicien Juttner et Maxime Le Gall font les bouffons grotesques et travestis de cette fête de fous : inversion, jeux de rôle, licences langagières et débauches alcoolisées.
Les goujats ivres morts reprochent aux demoiselles légères de sentir le hareng alors que celles-ci ne se font guère d’illusions quant aux « peu galants » qu’elles servent.
Mais pour qu’il y ait une carriole mobile sur la scène, il faut un cheval, joué par un acteur sonorisant le pas de l’animal, masqué d’une tête équestre à la belle crinière, que mène un cocher superbe et mélancolique à la triste vie (Pascal Ternisien).
À ce tableau de conte enchanteur et railleur, s’ajoutent le cadran poétique d’une fenêtre qui s’élève ou bien s’abaisse, des feuilles de branches de saule esquissées et la présence au loin d’un fleuve deviné derrière des panneaux verticaux illuminés.
Un masque de chèvre, et trois anges commentateurs (le duo d’ivrognes et de putains transformé, avec en plus un autre comédien joueur, Simon Pineau) – l’un aux ailes tombantes, l’autre aux ailes levées et le troisième aux ailes horizontales -, content fleurette à l’invisible avant de s’emparer de l’âme éclairée des défunts.
Le divertissement carnavalesque à la Chagall ne pouvait aller sans sa fanfare populaire, une façon de renverser les apparences et d’effacer les hiérarchies.
La fresque imaginée frappe longtemps les esprits après le spectacle, comme un joli conte d’enfance onirique, grâce encore à la scénographie soignée de Thibaut Fack. Un sol de plumes blanches et volatiles, tel un manteau épais de neige poudreuse, le paysage d’hiver du Vieux qui rêve, depuis ses cercueils à un élevage d’oies puis à un volume de plumes qui ferait de bons édredons à vendre…
La mystique de la réincarnation – chèvre, cheval, saule, fleuve, étoile – s’impose quand la parcelle du monde – l’être vivant – disparaît, et que celui-ci survit dans le tout, un panthéisme à travers lequel la vie animale et végétale devient précieuse.
Un songe soyeux, allègre et rieur, soufflant l’air glacé du débordement de toute vie.

Véronique Hotte

Théâtre Olympia – CDR de Tours, du 11 au 14 février
Théâtre de Sartrouville et des Yvelines CDN, du 12 au 14 mars
La Comédie de l’Est – CDN de Colmar, du 18 au 20 mars
Théâtre des Célestins à Lyon, du 5 au 9 mai.

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