Les Estivants d’après Maxime Gorki, mise en scène de Gérard Desarthe

Crédit Photo : Cosimo Mirco Magliocca
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Les Estivants, d’après Maxime Gorki, version scénique de Peter Stein et Botho Strauss, version française de Michel Dubois et Claude Yersin, mise en scène de Gérard Desarthe

L’expression « petit-bourgeois » est depuis le milieu du dix-neuvième siècle russe une injure. Dans ses Notes sur l’esprit petit-bourgeois, Gorki applique l’insulte à ceux de l’intelligenstia qui prétendent détenir le monopole de l’esprit. Entre deux camps – les seigneurs et leur pouvoir d’un côté, les esclaves et leur désir de libération de l’autre -, « les petits-bourgeois aimeraient vivre dans le calme et la beauté, sans participer à cette lutte, leur existence préférée étant une existence paisible à l’arrière de l’armée la plus forte… Ils cherchent toujours … à concilier l’inconciliable. »
Ils souffrent d’une maladie petite-bourgeoise, « les affres de la conscience », un humanisme où ils se cachent : « dans les coins obscurs du mysticisme, sous les jolies tonnelles de l’esthétique…dans les labyrinthes de la métaphysique… »
Le monde des Estivants pourrait s’apparenter à celui de Tchekhov, si ce n’est qu’il est plus crû et plus rude, au service d’une langue qui ne joue pas avec l’implicite.
Ainsi, parle Varvara (Sylvia Bergé), la belle maîtresse pudique de la datcha de bord de mer : « Et avec des gens qui ne font rien que se plaindre de la vie,… Soyons juste… est-ce qu’on se sent libre et gai de vivre avec des gens qui ne font rien que geindre, que crier sur leurs propres malheurs, qui remplissent la vie de leurs plaintes et n’y apportent rien… ? Qu’est-ce que nous apportons à la vie, nous tous … ?»
Mais avant un renversement ultime, on aura assisté au compagnonnage estival d’individus oisifs – pratiquement tous en scène dans la version scénique et chorale de Peter Stein et Botho Strauss qu’a choisie le metteur en scène inspiré, Gérard Desarthe -, une assemblée invitée, comme tous les étés, par la belle et entière Varvara et son mari Bassov, avocat fourbe (Hervé Pierre, fanfaron).
Ces amis d’un été passent le temps en philosophant sur l’art, l’amour et la révolution.
Est présent aussi l’écrivain désabusé Chalimov (Samuel Desarthe), façon Trigorine de La Mouette, personnage aussi veule et soumis aujourd’hui qu’il était novateur et révolutionnaire en sa jeunesse. Varvara l’admirait autrefois, elle le méprise à présent.
À côté d’Olga (Martine Chevalier) et du médecin Doudakov, vieux couple désuet et décalé – surtout du côté de la dame bourgeoise amère -, se côtoient l’ingénieur Soustov (Thierry Hancisse), personnage désenchanté qui oublie dans l’alcool l’infidélité de son épouse Youlia (Céline Samie) avec l’adjoint de Bassov, Zamyskov (Pierre Hancisse).
Se détache de l’ensemble, la jolie militante symboliste Calérie (Anne Kessler), sœur de Bassov, qui s’essaie à la poésie, la peinture et la musique, une femme-enfant incomprise et exigeante, écoutée par le mystique passionné Rioumine, (Alexandre Pavloff), amoureux éconduit de Varvara.
Doublepoint (Bruno Raffaeli), l’oncle de Soustov, est l’un des rares hommes éclairés qui consacrera sa fortune au projet solidaire de création d’hôpitaux et d’écoles que lance Lwovna (Clotilde de Bayser royale), femme médecin lucide qui ne se fait guère d’illusion sur l’état du monde et des hommes. À ses côtés, l’amour de Vlas (Loïc Corbery), frère de Varvara, qui se moque de ces petits-bourgeois assis – oublieux qu’ils sont tous enfants du peuple -, et prône en clown provocateur un changement des hommes à travers des retrouvailles avec une conscience fraternelle. Au mouvement de décomposition engagé par cette communauté inutile et stérile, succède un mouvement d’évolution, celui où les femmes prennent la décision de quitter la vanité et la vacuité viriles : « Vous êtes tous des porcs ! », est-il dit.
À travers la scénographie de Lucio Fanti, prend vie et s’éveille sur le plateau la fresque inouïe de ce paysage fin de siècle avec ses bouleaux rassemblés – des visages à peine dessinés sur les troncs désignant la teneur du temps historique – qu’arpentent des promeneurs paisibles – pas lent de sénateur, prise de soleil et costumes d’époque (Delphine Brouard). Les comédiens engagés jouent ensemble, aucun ne tirant la couverture à lui, observant, marchant, parlant, gardant le silence.
Un joli tableau qui ne demande qu’à s’éveiller encore et à respirer plus librement pour s’enfuir loin de ce bois de bouleaux à résonance machiste et conservatrice.
Véronique Hotte
Salle Richelieu de la Comédie-Française, du 7 février au 25 mai.

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