Petit Eyolf de Henrik Ibsen, mise en scène de Julie Berès

Crédit photo : Tristan Jeanne-Valès
PETIT EYOLF
Petit Eyolf de Henrik Ibsen, traduction Alice Zeniter, adaptation Julie Berès, Nicolas Richard et Alice Zeniter, mise en scène de Julie Berès

Errance, quête de soi, illusion, mégalomanie, ou engagement concret dans le monde quotidien, les personnages du Petit Eyolf (1894) d’Ibsen suivent un parcours initiatique douloureux qui fraie avec l’interrogation existentielle, la question même de la tragédie moderne. Une histoire de couple encore, marqué par la perte accidentelle ou peut-être pas, d’un enfant handicapé d’une dizaine d’années, Petit Eyolf. Ce destin, orchestré par une femme aux rats (la cantatrice Béatrice Burley) qui entraîne derrière elle les enfants, relève du conte, du folklore et de la littérature populaire norvégienne. Or, la descente toujours plus profonde dans la souffrance s’accomplit à partir d’escaliers symboliques que la scénographie subtile de Julien Peissel pose d’emblée au centre du plateau, à travers un large escalier design et tournant qui, dans la nuit endormie, est parcouru par Petit Eyolf (Valentine Alaqui), allongé et glissant de degré en degré, et qui finit comme absorbé, tel un fantôme, par la structure obscure de gorgone. S’impose le rêve, le cauchemar plutôt, un va-et-vient entre onirisme et réalisme, un désir d’émancipation ou d’engloutissement dans le néant du chaos originel. Perdre un enfant est l’épreuve parentale honnie, l’image même de la perte du sens de la vie. Comment réinventer une existence digne quand on n’a jamais foulé que les sentiers battus des habitudes, des lois, des conforts et des convenances sociales ? Pour surmonter l’absence et la perte, il faut se transformer, rien de plus difficile, en jouant des mots ou bien en les évitant ; à travers ce que Nathalie Sarraute nomme une « sous-conversation », ou Régis Royer, « un dialogue d’âmes situé au-delà des mots bruts, retranché dans un non-dit où gît l’indicible accomplissant. Mais inexprimable ». Comment Rita a-t-elle pu préférer une passion entière et sensuelle pour son époux Allmers -Gérard Watkins, juste dans son tourment viril – à l’amour maternel qu’elle devait « naturellement » à son fils ? Et comment le mari philosophe, après s’être reclus dans le but d’édifier son traité sur la responsabilité humaine, a-t-il choisi, après encore un séjour de randonnées dans les montagnes, de tout abandonner pour se consacrer à l’éducation de son fils handicapé ?
Trop tard. Eyolf meurt à la fin du premier acte, il n’est pas longtemps présent dans la pièce – quoique Julie Berès lui donne droit de cité physique dans les cœurs – mais l’enfant reste le catalyseur de la mésentente entre ses parents. Tout démarre après sa noyade, ce qui exacerbe la culpabilité des adultes, responsables déjà d’un premier abandon. Asta – Julie Pilod – jolie présence à la fois introvertie et complètement dépliée quand la douleur la saisit -, la demi-sœur d’Allmers, est présente auprès de ce père du Petit Eyolf, si proche dans une relation enfantine et fraternelle exacerbée et équivoque, éprise aussi, mais pas suffisamment encore de son amoureux Borgheim, l’ingénieur des routes, qu’interprète avec charme Sharif Andoura.
La mise en scène de Julie Berès joue à plein de l’art de la composition théâtrale, contrôlant avec rigueur les fils tendus et multiples d’une manipulation audacieuse – autant scénique que picturale, sonore, sensorielle et spatiale -, en ne négligeant jamais les enjeux physiques des corps souples des acteurs, extraordinairement vivants : le jeu exemplaire d’Anne-Lise Heimburger, la mère impatiente, est complètement attisé et exalté, une flamme libre qui s’emporte dans une errance fulgurante. Une poupée mannequin gracieuse et élégante, déjantée et décalée à l’intérieur d’un cadre inédit. Elle vit dans une maison bourgeoise contemporaine dans laquelle la métaphore de l’eau et de la mer est filée sans fin, depuis l’aquarium du salon jusqu’à la chambre cossue de l’enfant, une vaste cabine hermétique et sonorisée aux murs transparents, couverte de jouets hétéroclites et de masques animaliers – régulièrement emplie d’eau à la façon d’une piscine -, et en passant par l’imaginaire même du spectateur qui se laisse aller à rêver à l’embarcadère du fjord, sur les bords de mer norvégiens. Un requin – ballon d’hélium – vogue silencieusement dans les hauteurs de la scène et de la salle, et le public goûte sans le savoir aux fonds marins qui gisent en lui. Quant à l’esprit du disparu, Petit Eyolf, il est une présence physique énigmatique perchée au haut d’un mur. C’est en vivant auprès des morts, en ne les oubliant pas, que chacun sent le jeu intérieur et vivant d’une transformation salvatrice et généreuse, à l’instant durable où imaginaire et réalité se traversent l’un l’autre. Et les parents séparés se retrouvent dans l’accueil inédit des enfants des rues.

Véronique Hotte

Théâtre des Abbesses – Théâtre de la Ville, du 4 au 15 février.

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