Retour à Reims, d’après l’essai de Didier Eribon (Éd. Fayard), adaptation et mise en scène de Laurent Hatat

Crédit Photo : Simon Gosselin
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Retour à Reims, d’après l’essai de Didier Eribon (Éd. Fayard), adaptation et mise en scène de Laurent Hatat

À la différence de la période de grave crise économique sans précédent – des années 80 jusqu’à nos jours -, la période de reconstruction de l’après-guerre, des années 50/60 évoque moins visiblement l’« exclusion », la misère et les marges sociales. À l’époque, la classe ouvrière, nombreuse et respectée avec le vent en poupe à l’intérieur de l’effervescence de ses usines, est porteuse d’un certain panache et d’une culture propre dont elle est fière, communiste le plus souvent.
Il n’en est pas moins vrai qu’à côté de cette aristocratie ouvrière, persiste un sous-prolétariat, urbain et agricole, caractéristique des pays industrialisés, à la pauvreté traditionnelle malgré la croissance économique globale des pays dits développés.
Aujourd’hui, on ne parle plus du peuple des ouvriers qui a pratiquement disparu.
La frange des ouvriers exclus ne fera que grossir avec le temps qui ferme les usines.
Des groupes sociaux à risques ou sensibles – chômeurs, salariés touchés par la précarisation de l’emploi, jeunes sans formation – connaissent dès les années 60 une vie dépréciée, très moyenne, dans des cités de banlieues, une existence différente de celle des quartiers durs actuels. Globalement, à côté d’anciens travailleurs moins chanceux qui ont perdu leur emploi d’ouvrier, les jeunes sont les victimes désignées.
Bourdieu et Passeron parlent dès 1964 des « Héritiers, Les étudiants et la culture ».
Et « La Misère du monde » en 1993, sous la direction du premier, enfonce le clou :
l’« École exclut comme toujours, mais elle exclut désormais de manière continue, à tous les niveaux du cursus (…) et elle garde en son sein ceux qu’elle exclut, se contentant de les reléguer dans des filières plus ou moins dévalorisées. »
Pourtant, – exceptions qui confirment la règle -, surgissent des transfuges de classe, titre dont se réclame le sociologue Didier Eribon, qui passent à travers les mailles du filet et parviennent à monter les degrés de l’échelle sociale, grâce à une capacité d’introspection productive, une volonté de fer et un goût des études marqué.
Fils d’ouvrier, Eribon se découvre très jeune, d’abord différent en tant que gay, subissant l’oppression sexuelle du temps et aussi de l’esprit réactionnaire paternel.
Il ne prend conscience de la domination sociale – d’une autre différence donc – que bien plus tard, ayant déjà fait scission depuis longtemps avec les siens qu’il ne veut plus comme tels, et aussi avec ce quartier ouvrier de Reims qu’ignore la classe méprisante de la bourgeoisie rémoise traditionnelle. L’auteur s’est hissé dans des milieux intellectuels, des communautés plus nanties en jouant du réseau homosexuel contre le réseau de classe. La victime désignée de jadis a transformé son sentiment initial de honte et d’humiliation en sentiment de gloire et de reconnaissance, à la façon de Genet qui après la « boue », découvre la splendeur des « guirlandes de fleurs ».
Retour à Reims, l’essai de sociologie et de théorie critique de Didier Eribon a été adapté et mis en scène avec beaucoup de tact et d’efficacité par Laurent Hatat, particulièrement à l’écoute des mouvements intimes que provoque toute existence.
Le fils, à la manière du Pays lointain de Jean-Luc Lagarce, revient chez lui, à la mort du père, alors qu’il est resté absent et étranger durant trois décennies. En compagnie de sa mère, le narrateur analyse ses années d’enfance et de passé douloureux, tentant de comprendre et souffrant de l’indifférence de la classe politique de gauche, – le socialisme -, et de son embourbement dans une technocratie aveugle.
Peut-on s’étonner de la dérive à l’extrême-droite de la famille du discoureur ?
Eribon est moins sentimental que Lagarce, plus cérébral et raisonneur, et Hatat a su redonner sur la scène la chaleur et l’humanité qui ont tant manqué au sociologue.
Il mêle habilement les passages de réflexion théorique à des scènes de vie quotidienne, à des souvenirs d’enfance, à des instants passés d’homme blessé.
Le fils (Antoine Mathieu) parle, auprès de sa mère (Sylvie Debrun) qui l’écoute, puis cesse brusquement, lui demandant ironiquement quel est le destinataire de ses discours amers. La figure maternelle vaque à ses occupations de ménagère modeste, restant digne jusqu’au bout, à la fois saisissant les exigences filiales et répondant par une impossibilité historique et familiale de réagir avec tendresse.
Les deux comédiens, excellents de vérité et d’émotion, s’approchent l’un l’autre, s’éloignent, tandis que la mère n’esquisse pas le moindre sourire. Seul, le fils hausse la voix de la colère et réclame des raisons qu’il n’obtiendra jamais, si ce n’est par sa propre réflexion de théoricien humaniste. À la fin pourtant, le fils pose la main sur celles croisées de sa mère assise. L’amour filial s’impose joliment en dépit de tout.
Un duo bouleversant dans cet échange d’âmes dépareillées et si proches pourtant.

Véronique Hotte

Maison des Métallos, du 3 au 22 février. Tél : 01 47 00 25 20

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