Cannibales, texte et mise en scène de José Pliya (Ed.L’avant-scène théâtre, Coll. des Quatre-Vents)

Crédit Photo : Claire Besse
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Cannibales, texte et mise en scène de José Pliya (Ed. L’Avant-scène théâtre, Coll. Des Quatre-Vents)

La figure de la mère est unanimement valorisée : premier objet d’amour de l’être humain, les autres affections de la vie s’épanouissent depuis ce lien, cet élan initial.
L’amour maternel, l’amour filial, un seul sentiment fusionnel, c’est une sorte d’absolu.
Or, être une bonne mère représente un défi, selon Freud pour lequel cette figure d’amante est un danger : « Quoi qu’elles fassent, elles auraient toujours tort… »
Mais à travers les beaux-arts et l’iconographie chrétienne, l’effusion maternelle reste reine, une mère souffrante, telle la Vierge pleurant le Christ, une Mater dolorosa.
En échange, pour la représentation de Cannibales par l’auteur et metteur en scène José Pliya, les Mater Dolorosa sont des femmes debout, droites et hautaines, vêtues façon Disney dans Blanche-Neige, telles les reines gothiques et cruelles des contes enfantins – long manteau ample doublé de satin, col fier et relevé avec orgueil.
Si ces figures féminines inquiétantes sont devenues maternelles, c’est un choix et non un destin : elles semblent rester maîtresses d’elles-mêmes, fortes physiquement et mentalement, contrôlant égoïstement leur propre existence alentour.
Elles paraissent glisser vers une virilité approximative car même si la maternité relève de la féminité, elle ne concerne ni la faiblesse ni la fragilité. Simone de Beauvoir doute de l’accomplissement d’un tel destin (Le Deuxième Sexe) :
« Ordinairement, la maternité est l’étrange compromis de narcissisme, d’altruisme, de rêve, de sincérité, de mauvaise foi, de dévouement, de cynisme. »
Dans le regard de ces trois étranges Grâces, on pourrait relever un reste d’enfance, qui va s’amenuisant de la plus jeune à la plus âgée : depuis Christine (Lara Suyeux) qui a perdu, le temps d’un court sommeil, sa fille installée et reposant dans son landau, en passant par l’expérience de Martine (Claire Nebout), mère d’un petit Martin dormant pareillement dans son landau. Quant à l’aînée, symbole d’une sagesse âpre, elle est seule et pensive, loin des tourments quotidiens de l’enfance.
L’action à connotation métaphysique offre au regard du spectateur un trio étrange, évoluant dans l’admirable scénographie de José Pliya et Danielle Vendé : un vaste parc design, créé avec l’illusion de ses bancs et de ses allées, ses parterres et ses bosquets, ses lignes de fuite vers un horizon de feuillages – « les cimes des acacias », que soulignent à l’imaginaire les lumières de Philippe Catalano.
La langue s’articule sur l’art de la répétition et de la variation, une belle prose poétique dont les mots ciselés dans le tissage d’une belle matière verbale, sont ordonnancés avec un sens vibrant du rythme et de la résonance sonore.
Cette langue classique et étincelante de Pliya, manière Koltès dans La Solitude des champs de coton, se compose de longues répliques que les interlocutrices s’échangent alternativement : descriptions, courts récits, discours argumentatifs.
Rien n’est laissé au hasard, comme la partition musicale d’une méditation ambiante de haute tension, et chacune des femmes s’adressant à l’autre avec verve et rage.
Les comédiennes respectent une posture de diva à laquelle on aurait ôté la lumière.
L’ancienne, déterminée, rétorque à la plus jeune qui lui demande des explications :
« Je ne vous connais pas. Aussi, rien ne m’oblige à vous répondre, ni ma volonté, ni mon envie et je n’ai de disponible pour vous que mon indifférence. »
La mère désemparée et invincible répond alors à ses paires odieuses et oublieuses :
« Ce n’est pas grave. La mère est là pour les aider à se ressouvenir. C’est son rôle, c’est son devoir. Et si elles n’y arrivent pas, la mère dispose d’un arsenal de persuasion… »
Toutes ces figures ont à voir avec l’épreuve inévitable et incontournable de la dépossession symbolique, existentielle, maternelle, matérielle et sociale.
Un combat, un duel, une bataille aguerrie des esprits pour défendre une vision du monde que l’être se réapproprie, loin des soumissions ordinairement attendues.

Véronique Hotte

Théâtre71.com, Scène Nationale de Malakoff, du 20 au 30 janvier. Tél : 01 55 48 91 00

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