Quatre images de l’amour – L’Amour en quatre tableaux – de Lukäs Bärfuss, traduction Sandrine Fabbri (Arche Éditeur), mise en scène Collectif Drao

Quatre images de l’amour, de Lukas Bärfuss, traduction Sandrine Fabbri sous le titre L’Amour en quatre tableaux (L’Arche Éditeur), mise en scène Collectif Drao

 IMG_6151

L’œuvre de Lukas Bärfuss, auteur de théâtre suisse allemand, sensible à l’appréhension poétique d’une contemporanéité âpre, évoque avec précision la société d’aujourd’hui, composée d’hommes et de femmes d’abord individualistes :

« Chacun essaie de se protéger de l’autre. Se blinder pour ne pas se laisser envahir par les émotions du voisin, pour ne pas laisser s’écrouler les projets qu’on a soi-même mis sur pied. »

À travers un drame bourgeois, L’amour en quatre tableaux, que le collectif Drao met en scène avec un bel engagement sincère, sous le titre de Quatre images de l’amour, le dramaturge pose la question du paradoxe incontrôlable de la passion des sentiments quand ils fraient avec la liberté.

Si l’amour oblige à la reconnaissance de l’autre, la liberté se suffit-elle à elle-même ?

Est-on capable d’entrevoir les épousailles de l’indépendance avec l’attachement ?

La mise en scène du Collectif Drao révèle avec une acuité serrée et la tension d’un polar noir, la vision existentielle de Bärfuss, soulignée par un cynisme fort et juste.

Les êtres irresponsables, non seulement se mentent à eux-mêmes mais, infidèles, ils mentent nécessairement à l’autre qu’ils font passer après leur propre personne.

L’incohérence dans la gestion de la vie intime tisse la matière même du théâtre, qui joue à loisir des contradictions, des ambiguïtés, des revirements et des rêves.

La distribution compte deux couples, plus un joker, le facétieux Gilles Nicolas, qui joue un groom, un modèle sdf, un fonctionnaire de police et un témoin de Jehova.

Les scènes brillantes, données à l’observation du public qui les saisit avec l’intérêt d’un scénario policier, concernent les couples de personnages – joker mis à part.

S’installe dès lors sur le plateau, avec patience et précaution, et pour les besoins du suspens, une ronde à la Schnitzler, le rythme à quatre temps et à quatre figures d’une danse à consonance macabre, lancinante et infernale, profondément vraie.

La fresque morale s’ouvre grâce à la présentation attentive d’un duo illégitime de partenaires – la maîtresse d’abord seule, interprétée par toute la force fragile de Sandy Ouvrier, qui attend son amant, Benoît Mochot, faux et fuyant, dans une chambre d’hôtel -, un duo suivi par un second légitime – l’amant déjà vu qui est marié, en compagnie de son épouse, Fatima Soualhia Manet, une femme émouvante et absolue dans ses principes, installée dans son atelier de peintre jusqu’à la disparition du mari -, une mise en présence relayée par une troisième – la criminelle avec son avocat, Stéphane Facco, déterminé et sûr de son honnêteté -, avant une dernière image – l’homme de loi et son épouse au foyer.

Celle-ci n’est autre que la maîtresse troublée du début, et la boucle est bouclée.

Et si la première épouse trompée a pris la vie de son mari volage, c’est qu’« Il n’avait rien d’autre que sa vie Il fallait bien qu’il paie avec quelque chose ».

Il s’agit pour cette femme passionnée, habitée par l’absolu des sentiments, de « protéger l’amour d’une époque qui hait tout ce qui n’est pas éphémère ».

La meurtrière préfère encore l’amour à la liberté ; une vie emprisonnée derrière les barreaux l’indiffère, si elle reste en présence d’elle-même, ses livres et ses pensées.

Le soin apporté à la trame du spectacle est de grande rigueur, diffusant sur la scène toute la teneur de mystère sombre, d’équivoque et d’ambiguïté dues à l’existence.

Fidèles aux nuances du texte de Bärfuss, des petits faits indécidables soulignent la dimension énigmatique des personnages, à travers la main blessée de l’amante.

Est-elle une femme battue ? Par son amant ? Par son époux ? Se blesse-t-elle ?

La tension ne faiblit jamais, comme rehaussée toujours par cette belle hauteur de réflexion que dynamise encore la sensualité éprouvée de la présence des corps.

Véronique Hotte

Théâtre de la Tempête – Cartoucherie, du 16 janvier au 15 février. Tél : 01 43 28 36 36

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s