Viejo, solo y puto, un spectacle de Sergio Boris

Crédit photo : Hervé Bellamy

Viejo, solo y puto © Hervé Bellamy

Viejo, solo y puto, un spectacle de Sergio Boris – en argentin surtitré, traduction française Christilla Vasserot  

Que l’on parle de vérisme – un mouvement axé sur la représentation de l’aliénation populaire -, de néoréalisme d’après-guerre ou d’hyperréalisme, les films exemplaires de Rossellini et De Sica, puis de Scola avec Affreux, sales et méchants (1976), rompent avec les œuvres cinématographiques bourgeoises par tradition.

Un rappel culturel car ce film est cité en référence par Sergio Boris, le metteur en scène argentin du spectacle insolite donné au CDN d’Aubervilliers, Viejo, solo y puto. La mission de l’art consiste alors à ne pas copier la nature mais à l’exprimer, selon Balzac ; et pour Zola, « Voir n’est pas tout, il faut rendre » (Le Roman naturaliste). Ce réalisme à fleur de peau est forcément transgressé, un travail d’illusionniste.

Le drame de Sergio Boris, prend le public à la gorge dans une ambiance trouble et tendue de cauchemar, un univers expressionniste au souffle rageur et puissant. Sélectionner ou éliminer des faits, concevoir les personnages et styliser le réel, voilà en quoi consiste la composition scénique radicale de Viejo, solo y puto.

Dans le grossissement de la vision placée sous microscope, un regard appuyé et amplifié sur des traits humains déjà fortement grimés, et l’extrémisme des situations – un zoom cinématographique orchestré pour la scène -, le théâtre impose sa loi dans l’âpreté d’un monde dur, choisi pour observation, analyse et réflexion.

Soit l’arrière-salle d’une pharmacie, la nuit, à Buenos Aires dans un quartier périphérique, avec l’évocation extérieure de la pizzeria de Caracol, la boîte de nuit Le Magique et le rond-point de Lavallor, des lieux familiers de circulation quotidienne pour prostituées et travestis dans les bruits urbains de klaxons et de sirènes.

Dans l’espace confiné de la remise d’une pharmacie dans lequel les personnages se déplacent difficilement, un drame humain se joue dans sa vérité immédiate et l’instant aigu de son présent. L’expérience étouffante d’un huis-clos pathogène.

Se frottent dans ce réduit, deux frères qui maintiennent avec des difficultés financières le commerce de la pharmacie familiale ; un représentant médical, et deux amies travesties, en quête d’injections d’hormones, d’œstrogènes, et de drogue.

Un peu de tendresse de la part des femmes, beaucoup de goujaterie, d’exploitation mâle et veule de la part des hommes qui, au-delà de la brutalité et de l’exigence de leurs instincts, exploitent les deux prostituées non seulement humainement, mais sexuellement et financièrement. Ces dernières, sous influence artificielle et pharmaceutique, sont en manque permanent de tel produit, profondément démunies, victimes soumises et sans défenses d’hypocrites prédateurs sans foi ni loi.

Le tableau dans la proximité du spectateur ne peut pas être plus noir, politiquement et socialement, révélant des dysfonctionnements tragiques entre les diverses couches d’une société qu’on croyait moderne et qui n’est que régressive puisque ceux qui ont accès aux études universitaires travaillent méthodiquement à la déchéance irréversible des laissés-pour-compte qui sont comme en arrêt de mort.

À l’intérieur de ce réduit, la véracité de la fresque – magistrale et puissante de carrure – souffle un vent passionnel de vie – émotions, peurs, désirs et rêves dont les enjeux ne trompent pas, passant de la scène à la salle sans le moindre obstacle.

Quand les comédiens viennent saluer, retrouvant une présence naturelle, le public est surpris de l’écart vertigineux pressenti entre le jeu et la vie, en miroir constant. Un spectacle qui ne verse jamais dans la complaisance ni la vulgarité ostentatoire.

Véronique Hotte

La Commune d’Aubervilliers – CDN –, du 8 au 29 janvier. Tél : 01 48 33 16 16

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s