La Plénitude des cendres, conception, texte et mise en scène de Yan Allegret

Crédit photo : Pauline Turmel

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La Plénitude des cendres, conception, texte et mise en scène Yan Allegret

 

Pour tout profane en matière de boxe, la boxe anglo-saxonne apparaît plutôt tournée vers l’offensive, tandis que la boxe française s’apparenterait à un « art de défense ». L’évolution technique du combat a fait en sorte que la brutalité des débuts a peu à peu été remplacée par la tactique et l’habileté, faisant des boxeurs – James Corbett, Jack Dempsey, Joe Louis, Ray Robinson, Georges Carpentier – de grands stylistes.

D’autres qualités physiques ont été peu à peu mises en valeur, la détente, l’allonge, et la résistance aussi, qui s’impose comme une valeur à la fois physique et morale.

À côté de cette évidente force d’âme exigée par les combattants, d’autres éléments moins glorieux ont entaché l’image de la boxe, dénoncés par la presse et le cinéma : désir âpre de gain, stimulation des instincts les plus bas de la part d’un public hystérique – sadisme, haine, xénophobie -, exploitation sans scrupule des boxeurs…

Au-delà de ces réalités, la boxe est avant tout une belle technique, le « point d’intersection des mathématiques, de la poésie et du bon sens », un ballet abstrait qui exige non seulement une connaissance instinctive de la géométrie et du calcul mais encore du courage et une capacité de résistance intérieure non négligeable.

Chaplin avait su déjà dégager du match de boxe une poésie latente, une forme chorégraphique et burlesque, dans The Champion (1915).

Contre l’exaltation de la violence, se déploie une école de courage et d’endurance, un plaisir esthétique que saisit avec pertinence Yan Allegret, l’auteur et metteur en scène de La Plénitude des cendres.

Sous les yeux du spectateur, se confrontent sur la scène – symboliquement, mais aussi le plus charnellement possible -, d’un côté, Hacine Chérifi lui-même, boxeur français offensif et dur, humble et généreux, champion du monde des poids moyens en 1998, champion d’Europe en 1996 et quatre fois champion de France entre 1995 et 2002 ; et de l’autre côté, le jeune Jean-Baptiste Epiard, comédien et danseur.

La capacité d’ouverture – disponibilité, curiosité, souplesse d’esprit – du champion de boxe a naturellement attiré le concepteur du spectacle.

Même si Hacine Chérifi a raccroché les gants de boxe depuis 2005, il lui reste l’intensité naturelle d’une présence scénique éblouissante, une belle « déflagration silencieuse » que l’homme de théâtre a su mettre en valeur en la soulignant.

Face au fin boxeur aguerri, sec et rapide, le jeune homme suggère l’envers de cette première figure, une silhouette plus pesante mais à la fois souple et dansante, loin de toute volonté offensive, comme davantage réceptive, attentive et consentante.

La rencontre entre le théâtre et la boxe s’accomplit ainsi de manière insolite, à l’ombre du mystère et de l’énigme, les deux arts isolés se séparant, puis se mêlant l’un l’autre, à travers un respect mutuel des formes et des exigences de chacun.

Ce qui est mis en relief sur le plateau – un écho lointain du ring -, c’est la question existentielle, métaphysique et physique, du combat, de la relation à l’autre, de la mémoire de son propre chemin de vie et de ses accidents, de la solitude enfin.

C’est dire la dimension, le volume et le poids de la violence intérieure qui habite chacun, le lot qui lui est imparti à l’intérieur d’une société agressive et brutale, une violence larvaire dont il s’agit en définitive, de lâcher la prise, selon Yan Allegret.

Et on lâche sportivement la prise intime de cette force obscure et féroce, en tapant l’autre sur le ring, en simulant l’agression, la volonté sourde de mettre l’autre à mal.

Ces mouvements gestuels, préparatoires au combat, mènent finalement à la liberté – une valeur individuelle universelle qui aide à la rencontre du monde en se protégeant de soi-même, comme des attaques extérieures que génère toute vie sociale.

Théâtre et chorégraphie, le spectateur goûte pleinement la Plénitude des cendres.

Véronique Hotte

Théâtre Berthelot à Montreuil, le 10 janvier.

Théâtre de Vanves – Panopée –, le 2 avril à 19h30.

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