Fragments, textes de Samuel Beckett, mise en scène de Peter Brook et Marie-Hélène Estienne

Crédit Photo : Pascal Victor

 FRAGMENTS  (Peter Brook 2008)

Fragments, textes de Samuel Beckett Fragments de théâtre I, Berceuse, Acte sans paroles II, Ni l’un ni l’autre, Va-et-vient -, mise en scène de Peter Brook et Marie-Hélène Estienne

 

Fragments, actes divers et autres dramaticules, telles sont les appellations à la fois simples et recherchées des petites pièces en un acte avec ou sans paroles du grand Sam, égrainées précieusement au fil du temps par les heureuses Éditions de Minuit. Elles sont mises en scène par Peter Brook – frère de cœur et de langue de Samuel Beckett -, accompagné par Marie-Hélène Estienne.

Le spectacle en anglais, dont le sur-titrage est adapté des textes français de Beckett est composé de joyaux scéniques, Fragments de théâtre I, Berceuse, Acte sans paroles II, Ni l’un ni l’autre, Va-et-vient. Ce sont des instants cardiaques forts, des bribes de vie vraie saisie par un, deux, trois personnages, offerts au reflet du public. Des scènes dont l’esprit miroitant de boule magique fait tourner le temps qui passe.

Quelques accessoires suffisent à investir pleinement L’Espace vide de Brook, d’humbles objets soutenus par les lumières vives et malicieuses de Philippe Vialatte.

Ainsi, la poésie d’un antique banc brut pour un morceau de théâtre pur, Va-et-vient, au cours duquel trois femmes d’âge mûr médisent les unes les autres, tout en pensant à leurs rêveries enfantines d’écolières : « Comme ça, nous trois, sans plus, comme jadis, chez les sœurs, dans la cour, assises côte à côte ».

Les trois personnages féminins sont joués par trois comédiens – une femme et deux hommes – à l’allure désuète, robe longue, boucles d’oreilles et chapeau insolite.

Une sébile et un violon suffisent au mendiant musicien de l’ouverture qui ne désire pas encore se donner la mort car il ne s’estime pas suffisamment malheureux.

Le sourire et même le rire franc sont au rendez-vous de la scène beckettienne quand vivre est le seul bien qui soit échu existentiellement : l’or en vrac d’un trésor.

L’homme en question est un aveugle sensible face à un unijambiste goguenard et indifférent que rien, à l’exception d’une boîte de corned-beef, n’attire autour de lui, pas même un brin de verdure, un reste de nature que quémande le non-voyant.

On retrouve dans Acte sans paroles II les deux mêmes figures scéniques – l’un est cette fois-ci clairvoyant, et l’autre dispose de ses deux jambes, ainsi Jos Houben et Marcello Magni, des anciens historiques de la compagnie anglaise du Théâtre de Complicité -, deux comiques lumineux à la Laurel et Hardy, un duo bien rôdé en quelque sorte, dont le chevalier à la triste figure et le bon vivant ou joyeux drille.

Tous deux disposent d’un grand sac d’où ils surgissent benoîtement ou bien se cachent tandis qu’un aiguillon venu des cintres s’applique à les piquer avec facétie pour les faire sortir. Auparavant, ils avaient déposé leur bagage sommaire bien plié sur le sol nu – un costume, une paire de chaussures et un chapeau. En chemise et en slip, ils revêtent consciencieusement leur habit, enfilent leur pantalon, se chaussent pour finalement croquer une carotte que l’un recrache tandis que l’autre déguste royalement le même légume. Puis, chacun son tour, successivement, «ramasse les deux sacs et les porte, en titubant sous le poids, les dépose, ausculte sa montre…» Une affaire de point de vue, c’est à quoi se réduit l’ironie de la vie.

Quant à Berceuse, un acte remarquablement interprété par la comédienne britannique Kathryn Hunter, à la voix grave et dont le visage grave se compose à volonté, c’est un monologue féminin sur l’attente et l’absence de l’autre.

La femme dit et répète la douleur lancinante éprouvée par la violence du manque et de la frustration dans l’acte de vivre : « à l’affût d’un autre d’un autre comme elle un peu comme elle d’une autre âme vivante d’une seule autre âme vivante. »

« More/Encore… », le ressassement infini de l’attente insatisfaite déclenche le rire,

une jolie chanson pour endormir l’accablement de la nuit des vivants et des morts.

Le corps est l’obstacle que chacun porte et surmonte tandis que le silence intérieur est amoindri grâce au monologue forcément sonore qu’on s’autorise, une parole qui tente de circonscrire en vain l’énigme insondable de notre être-là au monde.

La parole de Beckett se présente dans la vigueur de sa clarté tandis que la verve gestuelle et physique des comédiens dégage un rayonnement solaire inépuisable.

Le spectacle est un coup de fouet donné au bonheur de vivre non monnayable.

Véronique Hotte

Théâtre des Bouffes du Nord, du 6 au 24 janvier. Tél : 01 46 07 34 50

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