La Place Royale de Pierre Corneille, mise en scène de François Rancillac

Crédit Photo : Christophe Raynaud de Lage

 LA PLACE ROYALE -

La Place Royale de Pierre Corneille, mise en scène de François Rancillac

  Corneille est un dramaturge de vingt-huit ans quand il écrit La Place Royale ou l’amoureux extravagant (1633-1634), une pièce de jeunesse parmi les sept autres précédant Le Cid (1637). Indécis mais novateur, l’homme de théâtre aiguise ses armes avec la comédie – Mélite, La Place Royale, L’Illusion comique, Le Menteur…, avant d’affronter la perfection des tragédies de la gloire dont Le Cid, Horace, Cinna… et de conclure dignement avec Suréna (1674), tragédie de la tendresse.

Parmi les emprunts à la mode du temps – le romanesque baroque, le mélodrame, le jeu sur l’illusion et l’horreur -, la touche réaliste caractériserait plutôt La Place Royale. Ainsi triomphe théâtralement la mise en place subtile de la mécanique jusqu’alors inconnue – un siècle avant Marivaux et deux siècles et demi avant Freud -, des ressorts psychologiques de l’existence de l’être.

Et les personnages cornéliens, loin d’être manipulés par un destin arbitraire, demeurent conscients du monde; ils entendent vivre selon leur volonté maîtrisée, au-delà du ravage des passions.

Alidor, le jeune premier de La Place Royale, est appréhendé par François Rancillac, le metteur en scène et directeur du Théâtre de l’Aquarium, comme un petit monsieur présomptueux habité certes par le désir de maîtrise de soi mais déserté par l’idéal héroïque et qui, pour arriver à ses fins égoïstes, ruse avec la vérité.

Le pervers admet son échec amoureux, aimant Angélique et désirant s’en départir : « J’ai honte de souffrir les maux dont je me plains, Et d’éprouver ses yeux plus forts que mes desseins. Je n’ai que trop langui sous de si rudes gênes ; À tel prix que ce soit, il faut rompre mes chaînes, De crainte qu’un hymen, m’en ôtant le pouvoir, Fît d’un amour par force un amour par devoir. »

Christophe Laparra, dans le rôle peu sympathique du cynique – abuseur abusé –, recèle l’intensité voulue à travers un chemin réduit dans la séduction morale.

Dans ce cadre d’un lieu de promenade élégant – la Place Royale, l’actuelle Place des Vosges -, la jeune première Angélique, demoiselle sincère et absolue de cœur, incarnée par la majesté et la prestance d’Hélène Viviès, est prise entre Alidor, qui l’aime et qu’elle aime, et Doraste, le frère de Phylis qui l’aime et qu’elle n’aime pas.

Nicolas Senty dans le rôle du frère malheureux en amour, est d’abord un prétendant peu avenant qui se transforme étrangement et avec panache en homme sûr de lui.

Sa sœur Phylis, interprétée par la facétieuse Linda Chaïb, est une figure comique acidulée, s’imaginant faire tomber à ses pieds les cœurs qu’elle recueille à volonté.

Or, Alidor met en en place un stratagème destiné à combler son désir, retrouver sa liberté, en donnant Angélique à son meilleur ami Cléandre. Ce dernier est joué par Assane Timbo qui déclame avec une précision étincelante les admirables vers cornéliens.

Quant à Antoine Sastre, l’amoureux éconduit par Phylis, il s’amuse sur la scène et amuse le public avec un brio dont le burlesque est parfois un peu trop appuyé.

Mais l’ensemble est ajusté comme une horloge enfantine aux personnages de conte.

Avant que ne commence l’intrigue, à l’intérieur de coulisses à vue et perdues dans l’ombre de la scène – des loges à cour et à jardin avec leur miroir enluminé d’ampoules –, la scénographie de Raymond Sarti offre un sol jonché de matières synthétiques volatiles et grisâtres qui évoquent la pourriture finale et la dégradation, tels les restes d’une civilisation fumeuse et travaillée par la disparition.

Quand le jeu de la vie et des sentiments – trahisons et mensonges successifs – commence, ce tapis volumineux mais léger glisse à l’arrière pour laisser paraître un parquet de Versailles, un carré propice aux mondanités et fausses promesses.

C’est bien là que le ballet des apparences et des vérités approximatives suit sa chorégraphie méticuleuse, aux pas réglés et à la diction cadencée, une danse sensuelle dont les corps s’imprègnent, se jetant sans ménagement sur le sol au fil de la passion amoureuse, entre verbe déclamé et gestuelle épanouie à la Marivaux.

Une Place Royale réjouissante et amusée, dangereuse et risquée, vivante enfin.

Véronique Hotte

Théâtre de l’Aquarium – La Cartoucherie, du 3 janvier au 1er février. Tél : 01 43 74 99 61

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s