Lesage, Fuzelier et d’Orneval, Le Théâtre de la Foire ou l’Opéra-Comique, choix et édition de Dominique Lurcel

Le Théâtre de la Foire, ou l’Opéra comique – Lesage, Fuzelier et d’Orneval, choix de pièces des années 1720 et 1721, choix et édition de Dominique Lurcel, Editions Gallimard, Folio Théâtre N°158

 9782070448838

Connaissez-vous Arlequin, Roi des Ogres ou les Bottes de sept lieues ?

C’est la pièce d’un acte de Lesage, Fuzelier et d’Orneval, représentée par la troupe du Sieur Francisque à la Foire de Saint-Germain en 1720. La distribution évoque Arlequin et à ses côtés Pierrot, le cuisinier, mais aussi, deux marmitons, une circassienne, Scaramouche, plusieurs grivois, une troupe d’ogres et d’ogresses, des danseurs et des danseuses de l’Opéra de Paris et un chat sauvage.

Connaissez-vous La Forêt de Dodone ?

Soit la pièce d’un acte de Lesage et d’Orneval, représentée par la troupe du Sieur Francisque à la Foire de Saint-Germain en1721. L’intrigue fait parler deux vieux chênes, parler et danser un jeune chêne mâle, danser encore un jeune chêne femelle et porter Arlequin un grand chêne, autour de Colin et Colinette, les nouveaux mariés, sans oublier Scaramouche. Rien ne va plus pour les chênes de la mythique forêt de Dodone qui sont vexés de l’abandon auquel les condamne la société car leurs oracles ne font plus recette. On leur préfère les bois discrets de Boulogne ou de Vincennes. Surviennent Arlequin et Scaramouche. Tant mieux pour les feuillus.

Connaissez-vous La Tête-Noire ?

Soit encore la pièce d’un acte de Lesage, Fuzelier et d’Orneval, représentée par la troupe du Sieur Francisque à la Foire Saint-Germain en 1721. La pièce « fut faite à l’occasion d’un faux bruit qui courut à Paris, qu’il y avait dans certaine communauté une jeune demoiselle, dont le visage ressemblait à une tête de mort. On offrait, disait-on, une somme considérable au premier garçon qui l’épouserait… » Encore une fois et par chance, Arlequin n’est pas loin.

Dans cette production foraine, c’est la cohérence historique et chronologique qui s’est imposée, selon le choix de Dominique Lurcel, le responsable de l’édition. Les pièces réunies datent des années 1720 et 1721, une époque charnière dans l’histoire de la Foire. Un choix qui fut celui de Jean-Louis Barrault en 1986, quand il créa Théâtre de Foire, le spectacle du quarantième anniversaire de la Compagnie Renaud-Barrault, et le dernier qu’il devait mettre en scène. Ce volume se pose ainsi pour l’éditeur, comme un acte de mémoire, un hommage à l’entrepreneur forain qu’était le Baptiste des Enfants du Paradis.

Une bonne centaine d’années, c’est le temps spatial de l’histoire du Théâtre de la Foire, entre les premières représentations, qui dès la fin du XVII é siècle ouvrent les hostilités avec d’abord, la Comédie-Française à peine née puis, avec l’Académie Royale de Musique (l’actuel Opéra) jusqu’à la Révolution française qui avec la fin des privilèges, autorise enfin la multiplication des petits théâtres.

Une centaine de pièces encore pour ces cent années, écrites par l’effervescence littéraire de l’époque, Lesage, Fuzelier, d’Orneval, Piron, Pannard et Carolet… Les entrepreneurs forains face aux interdictions et aux menaces dont ils font l’objet sont acculés à travailler et à inventer toujours des formes nouvelles. Ainsi, dès 1714, l’appellation d’opéra-comique désigne les théâtres qui, interdits de paroles par de multiples procès, obtiennent de sous-louer à l’Opéra son privilège et ont recours dès lors à la chanson et à la musique. Les Foires de Paris sont bien plus anciennes : la Foire de Saint-Germain est mentionnée pour la première fois en 1176 et celle de Saint-Laurent en 1344.

À l’origine, les repères forains sont de vastes enclos loués à des religieux, ils deviennent des rues alignées de loges et de boutiques dans un ordre architectural auquel une foule bigarrée de spectateurs vient ajouter sa couleur : bourgeois, gens de qualités, voleurs et prostituées. Les premiers se rendent sur les lieux le soir, « aux chandelles », tandis que les seconds s’y pressent le jour. Très tôt, sont arrivés les bateleurs, les maîtres des tours de passe-passe, les montreurs d’animaux, les marchands d’illusions, les échasses, les cordes entre deux loges. Puis, les loges commerciales sont attribuées peu à peu à des funambules, des sauteurs et des marionnettistes.

Ces loges en bois deviennent peu à peu des salles de spectacles dotées de machineries. Dominique Lurcel précise dans sa Préface qu’ « autour des années 1670 enfin, le théâtre fait son apparition, timidement d’abord, quelques dialogues seulement, en guise de liens entre deux numéros de sauteurs. » Or, la Comédie-Française veille et censure. Elle démolit les loges des entrepreneurs présomptueux qui, après avoir introduit des marionnettes dans leur spectacle, finissent par engager de jeunes comédiens pour leurs nouvelles représentations.

Face à la Comédie-Française et à l’Opéra, les vrais soutiens du Théâtre de la Foire se situent du côté du public et des auteurs. La Foire demeure un reflet de son temps, un lieu de la dérision et de l’irrespect où se télescopent sujets et représentations sociales, l’essence même de la parodie et du burlesque où les héros de tragédies se retrouvent dans les costumes de Pierrot et d’Arlequin, à la façon des compagnons d’Ulysse transformés en pourceaux par Circé.

La puissance corrosive de la subversion ne s’entretient que dans la peur du gendarme. Si celle-ci s’atténue, la force de la dérision aussi : « La force de la Foire est d’avoir pleinement coïncidé avec le profond mouvement antiautoritaire qui mine alors la monarchie française. »

Si le roi apparaît sous les traits de Pierrot, c’est que son image se dégrade, et l’entreprise de dégradation de l’œuvre dans le burlesque correspond à la dégradation de l’autorité en ce début de XVIII é siècle. « Dans sa lutte contre les privilèges – et en utilisant l’arme du rire – la Foire rencontre l’esprit frondeur d’une société trop longtemps corsetée et avide d’émancipation, assoiffée de plaisirs et de liberté, au point de s’enivrer jusqu’à l’autodestruction. »

Le public rit et rit aussi de lui-même sans le savoir, tous nobles confondus, un rire inextinguible qui se taira dans l’Histoire et sa Révolution. Découvrons avec un plaisir toujours renouvelé ces œuvres qui, traitant de leur temps, parlent aussi du nôtre.

Véronique Hotte

Le Théâtre de la Foire, ou l’Opéra comique – Lesage, Fuzelier et d’Orneval, choix de pièces des années 1720 et 1721, choix et édition de Dominique Lurcel, Editions Gallimard, Folio Théâtre N°158

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