Le Sacre du Printemps de Romeo Castellucci

Crédit Photo : Raynaud de Lage

LE SACRE DU PRINTEMPS -

Le Sacre du printemps, concept et mise en scène Roméo Castellucci, musique Igor Stravisnky, enregistrement MusicAeterna, sous la direction musicale de Teodor Currentzis, son Scott Gibbons – Festival d’Automne

« Réveiller l’effet de choc« , telle est la visée énergique de la performance de l’homme de scène italien Romeo Castelluci quand il s’empare du Sacre du Printemps, le manifeste musical de Stravinsky et chorégraphique de Nijinsky, dont la création en 1913 au Théâtre des Champs-Elysées provoque en son temps houle et scandale. « C’est une pièce pour les nerfs, pas pour la conscience. Cela va tellement vite, qu’au niveau épidermique, c’est presque une électrocution. ».

Ainsi parle le plasticien à l’origine d’un théâtre inventif et créatif – au sens fulgurant -, artiste visionnaire d’un vingt-et-unième siècle bien entamé, un génie de l’archaïsme de la scène vivante et des nouvelles technologies. Une présence attirée autant par l’art, la philosophie que par la science, au-delà des conventions et des académismes.

Aux  trente-quatre minutes du Sacre du Printemps succède la pièce du compositeur américain Scott Gibbons qui explore l’infiniment petit du bruissement des atomes à l’aide d’instruments scientifiques de haute technicité. On évoque d’habitude Le Sacre du Printemps comme un réveil de la saison nouvelle et primitive, la germination de la nature et des passions dionysiaques, selon le paganisme d’une tradition russe folklorique.

Le metteur en scène associe l’œuvre à la scène païenne du veau d’or. Et si cette métaphore animale s’impose, elle est filée durant tout le temps de la représentation à travers la poussière – ustensile, accessoire et objet essentiel -, une poudre d’os de carcasses de bêtes, fabriquée industriellement et servant de fertilisant.

Ce ne sont plus les danseurs qui évoluent chorégraphiquement sur la scène mais la danse elle-même, détachée de ses supports humains – gestes, mouvements, pirouettes, figures – à travers le corps brisé et atomisé des interprètes devenus poussière. Les déplacements, les jeux de forme et de rythme sont commandés par le magicien Castellucci depuis une impressionnante machinerie sophistiquée. Les images sont saisissantes dans leur incongruité même et leur in-appropriation.

À partir d’un, puis deux plateaux élevés depuis les cintres, de grosses machines rectangulaires de métal, brillantes et neuves, munies d’un voyant lumineux qui signe leur lien avec un logiciel d’informatique inouï, déversent des quantités de poussière – soit six tonnes de cette cendre volatile issue de soixante-quinze carcasses – selon des formes géométriques ou mouvantes variables.

D’abord, en réponse aux coups heurtés de la musique syncopée de Stravinsky, tombent et dégringolent des rideaux fins et légers de poussière telle une chevelure longue ou un voile à peine  transparent, et par secousses, la masse volatile, fine ou plus ample, s’intensifie. Ce volume impondérable se clarifie et finit par disparaître quand l’ensemble de la poussière est déversé. Les ruissellements réguliers prennent l’aspect de cascades plus ou moins dessinées, de flots pleins et puissants ou de jets plus incisifs, tombant de boîtes élevées dans les hauteurs en forme de bidons.

Les particules de poussières et de cendres dansantes et tourbillonnantes, des vagues et des tournoiements parsemés d’or, fixent à travers le voile transparent de scène, protecteur et transparent, un instant d’éternité. Les lumières font vivre ces tableaux, telles des impressions de formes spectrales, de palimpsestes, de suspensions de souvenirs – de l’humanité et de la nature – révélés enfin.

Et de nature, il n’en est guère sur la scène, mais des machines, des installations techniques et technologiques qui relèvent du principe de l’industrialisation de la fabrication de ces poussières redevenues des fertilisants. La roue tourne sans fin.

La Bible (Genèse) fait naître le corps humain de la terre et le fait retourner après la mort à la poussière : « Tu es poussière et tu retourneras en poussière. » Et si la cendre est le signe même de ce qui n’est plus, le symbole du néant, de l’absence de valeur de la vie humaine, les cendres – signe des choses éphémères – n ‘en sont pas moins liées à l’idée de purification, de retour et de résurrection.

Renaître de ses cendres à travers l’art, la littérature, la poésie, la peinture, la sculpture et la musique, selon la stylistique de Proust (La Prisonnière) : « Ces robes (…) c’était celles dont Elstir (…) nous avait annoncé la prochaine apparition, renaissant de leurs cendres, somptueuses, car tout doit revenir, comme il est écrit aux voûtes de Saint-Marc, et comme le proclament, buvant aux urnes de marbre et de jaspe des chapiteaux byzantins, les oiseaux qui signifient à la fois la mort et la résurrection. »

Ce Sacre du Printemps 2014 – un siècle après Stravinsky, Nijinsky et d’une autre façon moins apparente, Proust – salue, par une réverbération à l’émotion intense, le retour infini de la vie et de son énergie.

Véronique Hotte  

Festival d’Automne, Grande Halle de La Villette, du 9 au 14 décembre.

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