La Double Inconstance de Marivaux, mise en scène d’Anne Kessler

Crédit photo : Brigitte Enguérand

 La Double Inconstance

La Double Inconstance de Marivaux, mise en scène d’Anne Kessler

 

Dans La Double Inconstance de Marivaux, l’instabilité sentimentale et amoureuse est telle qu’un couple défait en fait deux. L’inconstance de la fortune, la fragilité des choses humaines tisse l’étoffe du monde, dont les Pensées de Pascal évoquent l’

« inconstante et bizarre variété de mœurs et de créances dans les divers temps. »

L’écriture de Marivaux tresse à loisir des variations aussi subtiles qu’enjouées sur le mensonge – de sentiment, d’amour-propre, d’orgueil ou d’inégalité sociale. Dans La Double Inconstance (1723), pièce de jeunesse, le dramaturge se penche tout bonnement sur un chassé-croisé amoureux. Silvia et Arlequin, deux jeunes gens rustiques du peuple de la campagne, se portent un amour réciproque ; or, le Prince a jeté son dévolu sur la jeune villageoise. Il la fait enlever, la garde en son palais, l’observe comme un petit animal de laboratoire des sciences de la vie et de la terre.

L’usurpateur livre les amants à son amie Flaminina qui met en scène – théâtre dans le théâtre – la machination de l’inconstance à deux niveaux ; la dame récupère de son côté le cœur d’Arlequin, et les Grands épousent ainsi les Petits, nécessité d’État.

Ne philosophons pas sur la question, mais amusons-nous plutôt de ces volontés changeantes à travers la mise en scène enjouée et rieuse d’Anne Kessler.

C’est dans le foyer du théâtre – beau décor encombrant de Jacques Gabel – que l’action se joue, depuis les répétitions d’octobre et de novembre jusqu’aux représentation de décembre. Les comédiens et les personnages s’échangent avec bonheur les rôles entre fiction et réalité pour une double intrigue dans un double lieu, plateau de scène et foyer du Théâtre.

Les mises en abyme se démultiplient comme une galerie des glaces : qui est qui ?

Qu’à cela ne tienne, la mise en scène s’organise comme un spectacle de fin d’année, pour lequel on n’en finit pas, comme dans un salon de thé chic aux miroirs bourgeois, de rajouter des accessoires et des petits signes de plaisir, bonbons, chocolats, guimauves, chantilly et fleurs blanches. Les élèves comédiens de la Comédie Française portent des costumes de messieurs et de demoiselles de rang, des parures kitch de décor factice et chargées à outrance de petits motifs de fleurs et de chapeaux minuscules posés sur les coiffures mélangeant les époques. On s’amuse et le couple phare du Prince et de Silvia – Loïc Corbery et Adeline d’Hermy – dansent les pas envolés de comédie musicale à la Ginger Rogers et Fred Astaire.

Entre la scène et la salle, s’élèvent brusquement les grilles d’une balustrade d’où l’on entend les bruits de moteur de la circulation automobile située en contrebas ; le Prince, et Arlequin – interprété avec une belle gouaille populaire par Stéphane Varupenne – s’accrochent parfois à cette grille, dominant un vide vertigineux.

Les acteurs s’amusent et s’en donnent à cœur joie, Catherine Salviat en seigneur botté et chapeauté, Éric Génovèse en Trivelin astucieux et anxieux, Florence Viala en Flaminia, belle dame réservée et mélancolique et Georgia Scalliett en demoiselle de cour habituée à ravir les cœurs dont la séduction acidulée soudain s’enraille.

Le public ne s’ennuie pas : il contemple ces jeunes gens fougueux expérimentant, à travers la langue précise de Marivaux, les jeux capricieux de la vie et de l’amour.

 

Véronique Hotte

Théâtre de la Comédie Française, salle Richelieu, du 29 novembre au 1er mars.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s