La Ville, de Martin Crimp, mise en scène de Rémy Barché

Crédit Photo : Elisabeth Carecchio

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La Ville de Martin Crimp, traduction de l’anglais de Philippe Djian (L’Arche Éditeur), mise en scène de Rémy Barché

 

« Où sont les concitoyens ? (…) Tu parles du monde mais j’écoute et j’écoute et je ne peux toujours pas l’entendre. Où est passé le monde ? Qu’est-ce qu’on a fait ?- Est-ce qu’on l’a sélectionné et cliqué –mmm ?        Est-ce qu’on l’a effacé par erreur ? »

Ainsi parle le héros de Martin Crimp, si on l’écoute Dans la république du bonheur que mettent en scène avec un rare plaisir et beaucoup de gourmandise les complices Élise Vigier et Marcial Di Fonzo Bo au Théâtre National de Chaillot.

On retrouve dans La Ville – autre pièce de Crimp, mais plus confidentielle avec ses quatre personnages, que monte Rémy Barché à La Colline -, la même absence âpre de repères sociaux dans l’univers de Chris et de Clair qui font l’épreuve non seulement de la solitude existentielle mais de l’érosion de leur couple à travers l’indifférence générale, depuis leur voisine indélicate jusqu’à leur propre fille.

D’un côté, l’informaticien perd son emploi – Alexandre Pallu, beau personnage égaré qui tente de comprendre l’inouï de la violence dont il est victime, cette faille socio-économique qui l’accable –sans que que jamais quiconque, ni lui ni personne, ne l’ait préparé aux risques personnels de cette éventualité aux conséquences néfastes.

Le monde n’offrant plus de repères professionnels, ne reste que le foyer – l’épouse, les enfants et la voisine -, un petit cercle qui devient l’essentiel de la vie avec les piques involontaires – humiliations et déconsidérations – que la victime subit.

De l’autre côté, interprétée sur le plateau par la franche bonne humeur de Marion Barché, se tient la femme plus « forte » de ce couple dont l’innocence vraie – volonté et bon allant – travaille toujours à la remettre sur pied, elle et son velléitaire d’époux.

Clair est traductrice et se lasse de trouver les mots des autres pour les élucider, alors qu’elle pourrait s’accomplir elle-même à travers l’écriture en tant qu’auteure.

Mais si l’acte de traduire signifie pour la femme de lettres qu’on a besoin d’elle – une certitude qui la libère de l’angoisse – en échange, l’acte d’écrire inscrit la jeune femme dans le trouble et le doute : «  Ma tentative de vouloir déchiffrer en moi un texte prétendument originel et d’obtenir, ainsi, à toute force, un ensemble me parut être, pour ainsi dire, un péché capital. Et la peur commença », écrit Peter Handke dans Après-midi d’un écrivain. Écrire s’avère difficile dans un monde plus instable.

Le monde froid, impersonnel et inhumain qui s’offre à l’expérience de l’auteure détourne celle-ci des joies de la création – une fiction qu’elle invente au fur et mesure du temps de la représentation et qui lui échappe, à la façon des personnages que le spectateur tente de saisir sur la scène et qui fuient, eux aussi, hors de « leur » réalité. La société à force de superficialité s’apparenterait aujourd’hui à une fiction.

Quand la voisine, l’infirmière Jenny, interprétée avec une dose nuancée d’étrangeté par Louise Dupuis, pénètre dans le foyer du couple, s’impose l’ombre de la guerre et de ses cauchemars, via son mari ; de même que se profile la possibilité d’un rejet des enfants par la voisine encore, dérangée dans sa fatigue par leurs bruits. Myrtille Boyer est l’énigmatique fille du couple, encline aux jeux sanglants comme à jouer au piano la Sonate en si bémol majeur de Schubert sous le regard vigilant du père.

La scénographie de Nicolas Marie, de même que les costumes sobres de Marie La Rocca, restituent le cadre à la fois banal et mystérieux de l’intrigue, ses vides, ses blancs et ses silences qui taisent l’essentiel des préoccupations des personnages :

la violence implicite des relations « trafiquées » entre les êtres dans une société chaotique.

La mise en scène de Rémy Barché a le mérite de la clarté et de la justesse, celles de laisser filtrer ineffablement l’atmosphère obscure et indicible d’un monde délétère.

Véronique Hotte

La Colline – Théâtre National –, du 27 novembre au 20 décembre. Tél : 01 44 62 52 52

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