Gertrud d’après Hjalmar Söderberg, mise en scène de Jean-Pierre Baro

Crédit Photo : Christophe Raynaud de Lage

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Gertrud d’après la pièce de Hjalmar Söderberg, traduction de Jean Jourdheuil et Terje Sinding, adaptation et mise en scène de Jean-Pierre Baro

Traquer le domaine de l’amour revient à cheminer sur les sentiers de la conscience morale, des sentiments, des passions, du sexe, de l’effroi et de la mystique.

On pourrait assimiler Gertrud (1964) du cinéaste danois Carl Theodor Dreyer à un film religieux, même si, comparé à Ordet (1955), sa dimension mystique est moindre.

La belle héroïne de Gertrud, pièce du dramaturge suédois Hjalmar Söderberg, sacrifie sa vie pour un idéal d’amour, une utopie, qu’elle inscrit continument à la fois dans la réalité quotidienne et dans un absolu improbable malgré les échecs essuyés.

Telle la beauté, autre création platonicienne d’Eros, la vérité reste une, qu’elle soit atteinte ou non, vérifiée ou pas. L’amour est un aspect « naturel » de la transcendance et du rapport à l’autre. Si les personnages tuent l’amour, il ne reste plus que la solitude du cœur, l’envers de l’aspiration humaine à sortir de soi.

Gertrud représente le combat d’une âme pure afin de vivre, sensuellement et sentimentalement, la seule raison d’exister en ce monde qu’est l’amour. La cantatrice n’accepte pas les compromis ni les petits arrangements ; qu’elle soit suppliée ou bien humiliée, elle préfère perdre sa mise pour la rejouer ailleurs.

Les trois hommes – ils ont des âges différents, du plus âgé au plus jeune, alors que l’amante, l’épouse, la maîtresse a l’âge de sa conscience éternellement jeune -, qui construisent cette figure vive et étincelante sont mus par le principe de pouvoir, l’ambition, la reconnaissance sociale : l’homme politique, l’écrivain et le compositeur.

Aucun n’a perçu la lumière inépuisable dispensée par l’envoûtante Gertrud.

Ces considérations vont à l’encontre de ce que Verlaine avance dans ses Mémoires, poète qui affirme que l’amour est le mobile de toutes les actions : « Et ne me parlez pas d’autre chose, ambition, lucre, gloire ! Tout au plus peut-être de l’Art. Et encore, et encore l’Art, tout seul ? »

Seule, la cantatrice Gertrud, pour se sentir être, croit à l’amour, et à l’art ensuite.

Les règles du savoir-vivre qui empêchent la réalisation des désirs intimes donnent à la figure féminine l’apparence d’un échec passionnel et celle d’un échec familial et social, bien que Gertrud ressente personnellement ce ratage comme une victoire existentielle.

Aimer signifie souffrir, subir et se donner sans compter à la douleur.

Dans la mise en scène de Jean-Pierre Baro, Cécile Coustillac incarne une Gertrud presque irréelle et pourtant sensuelle, une incarnation qu’on croyait impossible à force de transparence et d’émotion à fleur de peau, une héroïne évanescente qui sait toucher terre pourtant, pâle et fragile, silhouette au pouvoir de rayonnement.

L’actrice pleure, chante, crie, parle et argumente, sourit et rit, cherche ou fuit les baisers. Avec naturel, donc un art scénique accompli et beaucoup d’humilité.

Quant aux hommes, ils maintiennent le cap vers le grand large du théâtre. L’avocat sur le point de devenir ministre, Tonin Palazzotto, use de sa dégaine et de son verbe : une scansion, une conviction et un art de la communication éloquents. Elios Noël est une force virile de la nature – charme, chair violente et musique. Jacques Allaire en écrivain content de lui et qui joue les insatisfaits est parfait.

La scénographie à la fois sombre et pure de Mathieu Lorry Dupuy est subtile : un espace mental vide et sombre avec de temps à autre, un lustre d’opéra et un tapis volatile de copeaux légers de neige blanche que l’on balaie parfois.

Avec la présence aussi d’un piano à queue que font miroiter les murs environnants, des panneaux de glace couverts de craie que l’on efface progressivement pour laisser paraître les reflets de soi et du monde.

Jean-Pierre Baro s’amuse de ces jeux de transparence, une invitation à l’éveil et à la méditation à travers des visions lumineuses du monde. Le miroir est un moyen de connaissance des atteintes du temps, un révélateur qui ne ment pas.

La réussite de cette Gertrud délicate tient à cette osmose scénique entre les personnages – corps et verbe, d’un côté ; solo, duo et chœur de l’autre – et l’espace vivant dessiné, révélateur puissant non des déceptions, mais des attentes de la vie.

Véronique Hotte

Le Monfort Théâtre Paris XV, du 25 novembre au 13 décembre. Tél :01 56 08 33 88

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