En attendant Godot, de Samuel Beckett (Ed. de Minuit), mise en scène et scénographie de Marie Lamachère

Crédit Photo : Denise Oilver Fierro

En attendant Godot@Denise Oliver Ferro 4_web

En attendant Godot, de Samuel Beckett (Ed. de Minuit) mise en scène et scénographie de Marie Lamachère

 

Dans sa Lettre à Michel Polac, le Grand Sam écrit : « Je ne sais pas qui est Godot. Je ne sais pas, surtout pas, s’il existe. Et je ne sais pas s’ils y croient ou non, les deux qui l’attendent. Les deux autres qui passent vers la fin de chacun des deux actes, ça doit être pour rompre la monotonie. »

La présentation des quatre grandioses figures beckettienne, Vladimir, Estragon, Pozzo et Lucky, se fait plutôt distanciée. Flegme, économie et réserve du créateur.

On saisit aussi l’ironie de Beckett dans le paradoxal bien-nommé L’Innommable : « (…) je vais me réveiller, dans le silence, ne plus m’endormir, ce sera moi, ou rêver encore, rêver un silence, un silence de rêve, pleins de murmures, je ne sais pas, ce sont des mots, ne jamais me réveiller, ce sont des mots, il n’y a que ça, il faut continuer, c’est tout ce que je sais… » Et pourtant, la vie n’est pas un rêve non plus.

Cette voix singulière de la conscience précise en même temps qu’elle ne peut pas continuer mais qu’elle va poursuivre à investir le dur métier d’être au monde. Continuons nous aussi, en compagnie de la metteuse en scène Marie Lamachère, et allons voir et revoir En attendant Godot, car à travers les yeux lumineux de l’artiste, la pièce est une invitation nouvelle à se sentir vivre dans l’humour et la joie, l’énergie d’être avec ses hauts et ses bas, les rythmes chaotiques d’une poésie infinie.

En suivant du regard le couple de Vladimir et d’Estragon : cabrioles, courses, pantomimes, sauts, élans, déclamations, bousculades, rapprochements avant de nouvelles séparations, des tensions et des pleurs qui font rebondir sans cesse.

De même, Pozzo subjugue l’attention du spectateur, avec sa rage, sa hargne, sa volonté d’en découdre et de résister en agressant et en humiliant l’autre, Lucky, un danseur silencieux averti et bel expert dans l’art chorégraphique contemporain.

Le public ressent la qualité de ces silences et de ces réveils existentiels aux côtés de personnages beckettiens, d’un saut à l’autre sur les cimes vertigineuses surplombant l’abîme de notre monde. Une tentative ultime d’habiter l’aventure de la vie.

Seul et avec un autre soi-même qui n’est pourtant pas soi.

Selon le philosophe Alain Badiou, l’œuvre de Beckett se penche fondamentalement sur « ce-qui-se-passe » à travers la rencontre de l’Autre, la figure exemplaire :

« un amour puissant pour l’obstination humaine, pour l’increvable désir, pour l’humanité réduite à sa malignité et à son entêtement… »

S’il ne reste rien ou si peu en ce monde d’après la Création – la pièce commence par la didascalie projetée sur grand écran : « Rien à faire » -, si ce n’est un ciel vaste de nuages et de clarté, le sol fertile d’une terre, la belle lumière d’un soleil qui monte dans le firmament d’été, un cheval sauvage se promenant dans l’espace libre d’herbes ondoyantes, avec ce bel arbre de la Création – arbre biblique de la Connaissance du bien et du mal – qui porte enfin une première feuille de printemps.

L’arbre est projeté en vidéo sur le mur du fond, radieux, presque vivant et tremblant dans la lumière – décor idéal pour les stars du plateau que sont les figures méditatives et clownesques de Marie Lamachère.

Et derrière le public qui se retourne dès lors vers l’élément naturel, en suivant les allées et les venues des comédiens endiablés dans une course poursuite infernale, qui s’invectivent et s’interrogent, s’impose la beauté fière d’un arbre de paradis perdu et de jardin des délices disparu, avec la sensation vivante pour le spectateur d’un matériau de bois admirablement sculpté, au tronc et aux branches à la fois merveilleusement écartelées et ciselées.

À la beauté du tableau s’ajoutent l’humour et le ravissement d’un compagnonnage dont la raison d’être est de retrouver le Théâtre : nous tous, spectateurs et acteurs.

La représentation appelle à la saisie d’une parole libre et de la puissance du Poème pour lequel « Rien/ est la force qui rénove le monde. »

La femme de théâtre est aussi femme de poésie qui voyage dans ce théâtre, comme elle traverserait le Désert, « de dunes en dunes ou les yeux dans les étoiles ».

La didascalie finale indique sur l’écran de la scène et de nos songes : « Allons-y ».

Continuons donc à voir se lever la lune et les arbres perdre leurs feuilles.

La représentation fait battre le cœur vivant de la posture beckettienne, une audace qui fait mouche à travers une diffusion clinique du sens et de l’essence existentielle.

Saluons bien bas la force envoûtante d’acteurs magnifiques au sommet de leur art qu’ils vivent dans un engagement total : Renaud Golo, Michaël Hallouin, Gilles Masson, Antoine Sterne, Damien Valero.

Des acrobates du mot, des poètes du corps, des équilibristes du sens, de vrais saltimbanques performers.

Véronique Hotte

Théâtre de L’Échangeur à Bagnolet, du 10 au 22 novembre. Tél : 01 43 62 71 20

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